SUR LES TRACES DE DIEU DANS LE BOUDDHISME : UN MOULIN DE BONTE

13 Apr 2020 SUR LES TRACES DE DIEU DANS LE BOUDDHISME : UN MOULIN DE BONTE
Posted by Author Ami Bouganim

Gotama est né dans la petite république des Sakka (skt., Sakya) située entre l’Inde et le Népal. Dans la tradition du Mahayana, sa naissance en ce lieu lui valut le surnom de Sakyamuni, « le sage de Sakya ». Comme son père était membre du conseil de notables de la république, la légende fit de lui le fils d’un roi. De nombreux récits sur sa vie courent les recueils des Sutta et du Vinaya qui forment le terreau où le bouddhisme puise ses enseignements. Le récit dominant raconte que « cent mille ères auparavant », Gotama était un ascète nommé Sumedha. Sous l’inspiration d’un Bouddha du passé du nom de Dinpakara, il résolut de devenir à son tour de Bodhisatta : un être (satta) qui se consacre à réaliser l’illumination (bodhi) parfaite.

Les circonstances de la naissance de Bouddha restituent l’ambiance qui domine dans le bouddhisme. Sa mère, Mahamaya, rêvant qu’elle était transportée sur l’Himalaya sur un éléphant blanc, les interprètes brahmanes prédirent la naissance d’un maître universel, participant du monarque et de l’ascète – un cakkavatti ? Se rendant chez sa famille pour accoucher, Mahamaya marqua une pause dans le jardin de Lumbini où elle succomba au parfum des roses et au chant des oiseaux et accoucha debout, accrochée à la branche d’un arbre sal – plus tard, Gotama réalisa son illumination sous un arbre, donna son premier enseignement dans un parc et mourut entre deux arbres. A seize ans, il se maria avec Yasodhara dont il eut un fils nommé Rahula. Ce serait après sa naissance que s’interrogeant sur les vertus et les aléas d’une vie domestique ordinaire, encombrée et dénuée d’intérêt, il répudia les vanités de sa jeunesse et partit à la recherche du « sans-naissance, sans-vieillesse, sans-décrépitude, sans-mort, sans-souffrance, sans-souillure, la libération de tout asservissement – le Nibbana ». Il se rasa les cheveux et la barbe, revêtit l’habit safran du moine et quitta sa maison pour une errance en quête de l’illumination. Le dieu compatissant Brahma-Sahampati l’exhorta à enseigner et il devint ainsi « le maître spirituel des dieux et des hommes ». Dans son premier sermon à ses compagnons, tenu du côté de Bénarès, Gotama préconisa la « Voie du Milieu » entre les plaisirs des sens et les macérations ascétiques. Il donna encore ses « quatre nobles vérités », postulats que l’on retrouve dans les diverses variantes du bouddhisme : la souffrance est inhérente à l’existence ; la convoitise entretient et cultive la vie ; on doit éradiquer la convoitise pour annihiler la vie et arrêter la souffrance ; de même pratiquer la Voie du Milieu pour parvenir à l’annihilation. Bientôt, Gotama était entouré de soixante disciples qu’il chargea de répandre son enseignement. Dans ses pérégrinations, il se serait exercé à plusieurs méthodes de méditation : la méditation yogique consiste à pratiquer la concentration pour transcender la connaissance et accéder au vide où l’on vague dans l’inconscience ; la mortification ascétique consiste à exercer sa volonté pour neutraliser les sens ; la concentration – somme toute générique – sur le sillon tracé par un soc de charrue. En définitive, résistant aux sortilèges de Mara qui tentait de le ramener à une vie de désirs et de passions, de tracas et de tourments, Gotama s’installa sous un arbre pipala – qui deviendra l’Arbre de la Bodhi ou de l’Illumination. Une nuit, alors qu’il reconstituait le dessein qui se dégageait de son parcours de méditation, il distingua trois composantes : le ressouvenir des vies antérieures, la réincarnation selon le mérite (karma), l’élimination des scories dont les désirs et les passions chargent l’esprit.

Gotama s’était incarné dans plusieurs vies, recueillant les enseignements de chacune d’elles et acquérant les vertus requises pour accéder à la bouddhéité. Dans son avant-dernière vie, il vécut sous le ciel de Tusita, le monde des dieux Joyeux où attendrait son successeur et héritier Metteyya (skt. Maitreya) qui viendrait ravaler le bouddhisme oublié par l’humanité. Depuis, transcendant toutes ses manifestations terrestres et accédant d’une certaine manière au rang de Dieu, Bouddha n’a cessé – ne cesse ? – d’enseigner sa doctrine sur le nirvana. Les écoles et sous-écoles dans le bouddhisme, fort nombreuses, ne s’accorderaient que sur l’exclusion du plaisir sensuel que l’on considère mauvais de nature. La veine bouddhique la plus répandue serait celle du Mahayana qui désigne Bouddha sous le nom de Sakyamuni.

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La souffrance (la détresse ?), trait incontournable et irréductible de l’existence humaine, s’inscrit dans le sillage de la concupiscence et de la convoitise, jamais assez satisfaites. On reste sur un manque constant et celui-ci génère des frustrations – des purulences. La souffrance accompagne encore toutes sortes de spéculations dont on s’encombre au point de se raidir vaniteusement dans l'attachement dogmatique aux principes et aux normes. Elles génèrent encore des querelles entre les personnes et des conflits entre les groupes. Seules la sérénité et la sagesse l’extirperaient totalement en assurant le (la) Nibbana (skt. Nirvana) sanctionnant l’« extinction » des désirs, des passions et des souillures. Il suspend le conditionnement des phénomènes les uns par les autres et garantit la non-renaissance. On ne sait au juste ce qu’est le Nibbana ; on ne peut le savoir. On ne sait s’il est accessible en ce monde ou s’il requiert la mort pour le (se) réaliser. On ne sait s’il est illumination ou extinction, félicité ou inertie, conscience de l’inconscience ou inconscience de la conscience. Ce serait en vain qu’on prétendrait savoir ce qu’il est puisqu’il est de « non-sens », de « non-conscience », de « non-être ».

Le bouddhisme présume d’une « perpétuelle errance » – samsara – au gré des réincarnations qui rend des échos de l’Indistinction primordiale taoïste. On ne sait d’où l’on vient ; on ne sait où l’on va. Seul Bouddha aura brisé cette errance. La veille de son Illumination, il se remémora cent mille de ses vies, il était assuré qu’il n’aurait pas autant à endurer. Sinon, l’errance serait régulée par la loi du karma qui permet d’accéder à un meilleur (pire) niveau d’être et à améliorer (détériorer) son sort en s’acquittant du bien (en perpétrant le mal) à l’égard d'autrui. Elle inscrit le mérite dans le cycle des renaissances et introduit par conséquent le bien dans la réalité. Cette éthique du karma – car c’en est une – ne balise la voie vers la bouddhéité que parce qu’elle mène à des renaissances dans des sphères supérieures. La mobilité karmique serait la plus grande trouvaille du bouddhisme, promouvant les uns et rabaissant les autres. C'est plus particulièrement la compassion qui meut l'humanité sous le signe de Bouddha, remplissant dans le bouddhisme le même rôle que la justice dans le judaïsme, l'amour dans le christianisme ou la miséricorde dans l’islam. Elle présente l'insigne mérite de ne se leurrer sur rien, sur elle-même encore moins que sur les autres vertus.

Le plus extraordinaire c’est que cette voie ne mène pas tant à un autre monde où l’on recevrait une récompense pour ses mérites qu’à l’annihilation qui pointe le désintéressement le plus radical. La voie initiatique – menant au Nibbana final qui liquide toute souffrance – est le Noble Chemin Octuple ou Voie du Milieu. Elle comporte huit degrés qui, ensemble, recouvrent ce qu’on est tenté de désigner comme la cosmodicée bouddhique : la compréhension, la pensée et l’intention justes instruisent la sagesse ; la parole, l’action et l’existence justes instruisent l’éthique ; l’effort, l’attention et la concentration justes instruisent le cœur et l’esprit à l’œuvre dans la méditation. Entre l’Entrée-dans-le-courant et le Nibbana, l’initié accède à la connaissance juste et à la liberté juste dans l’état de concentration-absorption du jhana (« méditation », skt. Dhyana), une variété d’extase lucide où l’on ne s’oublie pas tant qu’on pousse la vigilance à l’éveil intense. Ce serait comme une loi cosmogonique-humaine qui n’a pas besoin d’intercession divine.

Le bouddhisme n’est pas un paganisme – il n’a pas grande considération pour les dieux – ni un athéisme – il les admet tous ; ni un humanisme – il ne berce pas d’illusions sur l’homme – ni un existentialisme – il décrie l’existence sans y attenter. Ce n’est ni une religion historique – elle ne se targue pas d’une révélation et même l’illumination de Bouddha se garde de prendre une tournure mystique – ni une philosophie – elle n’articule pas une conception du monde. Parce qu’il ne connaît pas le monde à venir – une trouvaille éthique et religieuse occidentale destinée à résorber le scandale de la théodicée –, le bouddhisme est un sidérant moulin de bonté. Contrairement aux personnages instigateurs des autres religions, Bouddha ne représente pas de menace politique puisqu’il renonce au pouvoir pour accéder au rang de maître universel. Moïse était soucieux de libérer son peuple, de lui donner une constitution divine et de le conduire dans une Terre promise. Jésus se posait, explicitement ou implicitement, en Messie, représentant une menace pour les autorités en place, tant militaires romaines que rabbiniques pharisiennes et ecclésiastiques sadducéennes. Mahomet préconise l’expansion de l’islam par l’épée et le Coran, posant la conquête du monde comme une condition au triomphe d’Allah. En revanche Bouddha s’écarte du politique et se consacre à irradier son illumination sur l’humanité. On ne comprend pas toujours la dévotion pour lui, d’autant qu’il n’aurait réussi à se poser en modèle qu'en sortant de la chaîne des conditionnements et du cycle des renaissances. Son grand mérite a été de poser la pratique du bien dans cette vie comme condition nécessaire à l’illumination libératrice de l’errance. Ni dogmatisme, rangé sous la catégorie de l’avidité, ni illusion, dont l’absence garantit la clarté et la connaissance intérieure.

Tout cela m’incite à voir dans le culte rendu en Chine à Mao un avatar du culte rendu à une réincarnation – certes politique – de Bouddha…