SUR LES TRACES DE DIEU DANS LE JUDAÏSME : LE POPULISME HASSIDIQUE

15 Jan 2019 SUR LES TRACES DE DIEU DANS LE JUDAÏSME : LE POPULISME HASSIDIQUE
Posted by Author Ami Bouganim

Le hassidisme – de hassid ou partisan dévot – se présente comme une adaptation populaire des thèses kabbalistiques. Il se secoue du carcan rabbinique, de sa casuistique talmudique et de sa rigueur intellectuelle sans rompre pour autant avec les pratiques judaïques. Il atténue la tension théosophique et modère l'excitation eschatologique pour chercher le salut réduit – au sens phénoménologique du terme – en ce monde et pour ce monde. Il campe un existentialisme charismatique, alliant un populisme religieux – l'extase à la portée de tous – à l'élitisme le plus absolu – les Maîtres ou Justes sont des intermédiaires miraculeux entre leurs disciples et Dieu.

La divinité est répandue partout, que ce soit par vocation acosmique ou des suites d’une catastrophe onto-théologique, elle imprègne toute chose et l’on est tenu de la célébrer continument de ses pensées et de ses gestes. Or, il se trouve qu’elle est en déshérence, illustrée par la déchéance politique d’Israël, et il n’est mission plus sacrée que de l’en relever pour lui redonner tout son lustre – cosmogonique, théogonique… poligonique. Ce constat et cette exhortation convergent dans un panthéisme monothéiste ou un monothéisme panthéiste (ni plus ni moins paradoxal que la plupart des phénomènes religieux). Dieu n’est pas plus à l’extérieur qu’à l’intérieur, transcendant qu’immanent. Il perce, scintille et palpite dans toute chose, du moucheron à l’homme, dans les herbes et les lettres, dans les grains de sable et les étoiles. La divinité étant partout, on ne peut que s’en pénétrer, dans le mal autant que dans le bien, l’adversité autant que le loisir – et étant en moi, je ne pèche pas sans compromettre son relèvement. Le hassidisme s’illustre dans un sacerdoce de l’attachement – dvekout – à Dieu tournant volontiers à la possession par lui – au dibbouk.

L’enseignement du hassidisme est d’historiettes, de commentaires, de chuchotis, de gestes, de soupirs. Il se livre à toute une chorégraphie de la sainteté. Il n’a pas vraiment de doctrine – celle de Martin Buber encore moins qu’une autre – et se contente de remarques. Le Maître ne laisse pas d’œuvre, mais un personnage. Lévi Isaac de Beditchev (1740-1809), pour prendre un exemple, était un grand disputeur de Dieu, l’avocat inconditionnel d’Israël. Il n’était visiblement ni Maître ni hassid, mais un brave vagabond dont on ne sait pas grand-chose sinon qu’il ne tenait pas longtemps en poste et qu’il avait dilapidé l’argent de son beau-père soit pour contenter des prostituées soit pour s’en libérer. La légende, dans son cas comme dans celui du Besht (1700-1760), le fondateur du hassidisme, déborde le personnage. Ce n’est pas le vieux rabbin revêtu en permanence de son châle et de ses phylactères et plaidant la cause de son peuple devant un Dieu plus indulgent que bienveillant. Il accule au contraire ce dernier à ses paradoxes et le somme de se montrer à la hauteur de son peuple. Il n’est pas étonnant que Rabbi Lévi Isaac se soit disputé avec les notables des localités où il servait comme rabbin, se soit aliéné ses compatriotes, ait été victime de dépressions répétées. C’était à sa manière un anti-Kierkegaard : le paradoxe est en Dieu, il n’est pas en l’homme. Un autre maître, Rabbi Nahman de Bratslav (1772-1810), préconise le non-être avec non moins d'éloquence que le soufisme ou le bouddhisme. Il prescrit de taire les sentiments, les vertus, les passions, jusqu'à « ne plus battre des sourcils ni bouger ses membres, vidé radicalement de tout sentiment, [fusionnant avec] la lumière de l'infini, où l'on n'est plus qu'Un, tout Bien. »