SUR LES TRACES DE DIEU DANS LE JUDAISME : UN LABOUREUR DE DIVINITE

14 Jul 2023 SUR LES TRACES DE DIEU DANS LE JUDAISME : UN LABOUREUR DE DIVINITE
Posted by Author Ami Bouganim

Le juif croit en un Dieu créateur du monde et garant de la résurrection des morts. Sans l'un et l'autre de ces dogmes, le judaïsme ne serait qu'une vaine plaidoirie pour une douloureuse et héroïque résistance. Laboureur de divinité, qu’il soit illuminé ou incrédule, le juif se garde de déclarer : « Je suis possédé par le Dieu d’Israël et mon existence se passe à le célébrer ou à m’en exorciser. » Pourtant c’est de cela qu’il s’agit. Tour à tour élu et battu par son Dieu, il tente de se mesurer à lui. Nahman de Bratslav disait : « On ne doit pas céder au Maître du monde. » Même quand le juif se pénètre de l’inexistence de Dieu, qu’il clame qu’« il n’est ni Justice ni Juge », son désenchantement persiste à creuser de nouveaux sillons de divinité pour un Dieu sans cesse plus recherché, débridé ou empaillé.

Désormais, il semble bien que le juif aussi vibre dans le silence de Dieu et que ses louanges, même les plus intimes, prennent un accent incantatoire. Il ne vit plus tant en sa présence qu'en son absence et son judaïsme est à son tour une manière d’assumer le deuil de Dieu sans en constater la mort. Parce qu’il ne peut se résoudre à sa disparition ni renoncer à sa corrélation élective avec lui, il persiste à poursuivre le sens et à le générer sous sa bannière et dans ses écritures. Sans cela, il se perdrait par les chemins de la terre, y compris en Israël. Cet entretien constant avec (de ?) Dieu – en hébreu Israël viendrait de « sar » et de « el », à la lettre « combat avec Dieu » – est plus passionnant et intéressant que la foi en son existence. On est possédé par lui au point de l'incarner ; on est déserté par lui au point de se sentir abandonné. On ne devrait éduquer au judaïsme que pour garantir cette lutte de laquelle on sortirait, blessé ou comblé, avec de grandes vertus critiques ou d’ardentes incitations à la création. On ne quitte pas le judaïsme sans chercher à s’illustrer comme homme ; on ne se love pas dans le judaïsme sans chercher à personnaliser Dieu. De-ci, on troque une élection ébranlée contre une élection compensatoire ; de-là, on se barde derrière une élection particulariste, volontiers tribale sinon sectaire, résistant aux charmes du large universel. La gloire terrestre rachetant le juif éteint et soulageant son remords ; la gloire céleste récompensant le juif ardent en route vers le monde à venir.

C’est parce que Dieu est versatile dans les textes bibliques et talmudiques que l’élection juive connaît des hauts et des bas. Quand Dieu « se voile la face », elle se mue en accablement ; quand il triomphe, elle le situe aux commandes de son histoire sinon de l’Histoire. Dans le premier cas, son imperturbabilité est sidérante, dans le deuxième cas, sa providence inquisitrice. Les Grecs poussaient leur anthropomorphisme jusqu’à revêtir leurs dieux de leurs drames et trouver dans leurs récits une catharsis ou une consolation. Avec le Dieu d’Israël, on ne peut que réciter des psaumes, s’embrouiller dans la kabbale ou se terrer dans le silence. Dans tous les cas, le juif bipolarisé par son Dieu, reste obscur et pathétique – au regard des Gentils non moins que dans la bouche de ses prédicateurs.