The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
VARIATIONS JUDAIQUES : LE CONTRE-MOISE

Le Juif moderne ne mise pas sur le paradoxe, il est paradoxal de bout en bout. Il cultive son particularisme et se pose en champion de l’universalisme. Il reste attaché à sa Loi et poursuit son abolition. Il ne s’engage dans le messianisme, vocation du judaïsme, que pour s’y perdre et donner une nouvelle représentation homilétique dans une pathétique production du salut qui ne cesse de se retourner contre la trame sectaire du judaïsme. Il n’a d’autre choix que de se soulager de ses contradictions en composant des homélies et en montrant un attachement quasi atavique à ses pratiques religieuses. Il se pare de généreux desseins dont le plus convaincant, attachant et lancinant est encore le souci de survivre et de se perpétuer. Les plus recherchés se livrent à ce sourd surenchérissement apologétique qu’on rencontre chez les grands penseurs dont les digressions laissent pantois sur leur ingéniosité théologique.
L’une des figures du Juif moderne reste Freud dont la contribution s’essaie à une thérapie qui le libérerait de… son judaïsme. Il n’aurait écrit son « Moïse » que pour rivaliser avec lui, l’abattre ou le reconduire dans l’on ne sait quelles attributions et quelles désillusions. Freud ne se posait pas en Messie, à l’instar de la pléthore des candidats-Messies aussitôt récusés comme faux-Messies, mais en un avatar de Moïse. Le judaïsme – une religion ? une communauté ? une gestuelle ? une liturgie ? un patrimoine ? une survivance ? – condamne à une possession perpétuelle par Dieu. Un Dieu de courroux et d'indulgence, de justice et de grâce, de guerre et de paix, d'amour et de haine, partagé entre sa prédilection particulière pour Israël et son règne universel sur l'humanité. On ne sait d’où lui vient le nom de Yahveh composé des lettres Y(a)-H-V-(e)H. Serait-ce le nom imprononçable ? le nom explicite ? Le nom sans dénotation ? Peut-être vient-il de l’expression biblique : « Ehyeh asher Ehyeh », à la troisième personne plutôt qu’à la première [Qui qu’il soit, Quel qu’il soit] ? Freud qui ne savait pas plus que les autres chercheurs d’où venait ce nom lui trouve un caractère volcanique : « C’était un dieu local rude et borné, violent et assoiffé de sang, il avait promis à ses partisans de leur donner le pays où « coulent le lait et le miel » et les excitait à exterminer « avec le tranchant de l’épée » ses habitants à l’époque » (S. Freud, « L’homme Moïse et la religion monothéiste », Folio-Essais, Gallimard, 1986, p. 124). Le Dieu biblique présente des signes caractériels qu'on retrouvera chez ses prophètes, ses maîtres, voire ses détracteurs.
Le personnage de Moïse, à l’instar du Dieu dont Freud brosse le portrait, reste trouble. C’est un homme tempétueux. Il abat le geôlier égyptien ; il élimine les adorateurs du Veau d’or ; il frappe le rocher pour en extraire de l’eau. On ne sait pas ce qui s’est passé sur le mont Sinaï, on ne le saura jamais et c’est cette carence littéraire qui garantit la générativité herméneutique, essentiellement orale et apologétique, du judaïsme. Ce n’est ni un monarque ni un prédicateur, encore moins un philosophe. Ce serait par un heureux malentendu – ou par un fin sens de la prophétie – qu’on a fait de lui le premier et le maître des prophètes. C’est plutôt l’exécutant psychotique et monomaniaque de l’on ne sait quel Dieu dont nul ne se risque à postuler l’existence ou à la récuser sans devenir la risée des étoiles qui le vouent à la poussière.
Le « Moïse » serait à Freud ce que le « Traité théologico-politique » était à Spinoza. Une manière de catharsis, une manière d’apologie aussi, l’une n’allant pas sans l’autre chez les grands affranchis – en l’occurrence de Dieu. Dans les deux cas, on trouve une volonté d'en découdre avec l'exclusivisme judaïque, plus réservée, modérée et désemparée chez Freud que chez Spinoza. Derrière ses démêlés avec Moïse, on trouve la rigueur d’un homme des Lumières ne s’accommodant d’aucune trouvaille intellectuelle en matière de religion. Une illusion reste une illusion, quel que soit le génie qu’on met à apprêter intellectuellement la notion irrémédiablement entamée de Dieu. On ne croit en Dieu que par crainte de Dieu ; sinon on croit en un Dieu qui ne sauverait qu’au prix d’une concession au non-sens absolu ou sur un pari pascalien somme toute mièvre. Il n’est par conséquent de religion que du vulgaire et toute tentative de la replâtrer dénote plus de malhonnêteté intellectuelle que de génie religieux. On imagine l’irritation qu’aurait suscitée chez Freud cette douteuse foi dont se parent les orthopraxes qui prétendent s’acquitter des commandements rabbiniques sans présumer de l’existence de Dieu ou de la foi en lui. L’irréligion de Freud est si radicale qu'il n’est pour lui plus grande guérison collective que de la névrose religieuse et salut plus universel que dans l’affranchissement, par la raison, des illusions religieuses.
Or le Juif serait d’autant plus encombré de Dieu qu’il n’y croit pas. C’est alors son absence qu’il traîne partout avec lui et qu’il anime comme il peut. Souvent de gravats talmudiques ou de bribes kabbalistiques ; souvent de silence. Lui présente-t-on un calot qu’il sent Dieu sur sa tête, l’enveloppe-t-on d’un châle de prière qu’il se met à balancer. Il ne croit pas en lui, il est attiré par lui comme par un abîme. Ni éclipse ni rétraction, ni transcendance, sinon celle de l’homme, ni immanence, sinon celle de la nature, ni numineux ni sacré. Seulement l’in-Dieu avec lequel l’homme est aux prises, pour le meilleur et pour le pire.

