VARIATIONS JUDAIQUES : LE DERNIER SEPULCRE

16 Aug 2023 VARIATIONS JUDAIQUES : LE DERNIER SEPULCRE
Posted by Author Ami Bouganim

Auschwitz en est venu à représenter le plus terrible sépulcre dans le chemin de calvaire de l’homme s’accrochant à Dieu. On ne peut s’empêcher de poser la question toute puérile de Job : « La terre est livrée aux mains des méchants, il voile la face des juges. Si ce n’est pas lui, qui est-ce donc ? » (IX, 24). Les déportés récitaient le kaddish, leurs lèvres se mettaient à remuer, leurs épaules à balancer. Le kaddish se propageait, d'une voix à l'autre, d'un bloc à l'autre. On n’a cessé d’écrire sur Dieu à Auschwitz et après Auschwitz, nul ne s’est montré me semble-t-il à la hauteur d’un Job : « Ce que vous rappelez, ce sont des maximes de cendre » (XIII, 12). Les plus audacieux des rescapés choisissaient-ils de se taire ou de se détourner de Dieu pour mieux porter son deuil ? Cette phrase de Franz Hessel à propos de la Première Guerre mondiale resterait de rigueur : « Le Dieu de la compassion est mort, tant de ténèbres ont envahi ses traits que son visage s'est effacé... » (F. Hessel, « Romance parisienne », Maren Sell/Calmann-Lévy, 1993, p.270). Dieu se serait donné un mausolée à Auschwitz, laissant derrière lui des orphelins pour le veiller de prières qui renvoient des échos de sépulcre et de prêches qui consolent davantage qu’ils ne convainquent. Le kaddish perpétuel en serait-il devenu l'hymne intérieur du Juif ? avec la Tikva ?

Toutes ces variations sur le retrait de Dieu, sa contraction, son voilement, son éclipse, pour créer les conditions nécessaires à (un renouvellement de) la création, investir l’homme de la liberté, l’acculer à je ne sais quel repentir, ne seraient qu’autant de tentatives de se dérober au déchirant constat : « Dieu n’existe pas. » Comment peut-on s’accommoder encore de toutes ces trouvailles indignes de l’homme et encore moins d’un homme qui se prétend averti ? On ne peut décemment incriminer l’homme et blanchir Dieu. Ce serait indigne de l’un et accablant pour l’autre. Cela heurterait toute intelligence religieuse, à moins que Dieu ne soit un Moloch et qu’il ait besoin de sacrifices humains ; à moins encore que le Juif ne soit sa victime propitiatoire, dépositaire d’une malédiction qu’il aurait pour mission de convertir en bénédiction. On a poussé le délire théologique jusqu’à investir l’homme de la responsabilité pour le sort de… Dieu. Pourquoi l’homme plutôt que le moustique ? – Parce que l’homme est l’animal qui divague. Dans ses révélations autant que dans ses créations. Sans plus.

Le dernier mot revient peut-être à Camus. Ce n’est pas Dieu qui parle, c’est l’homme qui parle Dieu. Ce n’est pas Dieu qui entend, c’est l’homme qui s’entend Dieu. Ce n’est pas Dieu qui se révèle, c’est l’homme qui révèle Dieu. Dieu n’existe qu’autant que l’homme existe et peut-être est-ce ce que l’on devrait entendre par l’expression « l’homme à l’image de Dieu ». La voix de Dieu résonne dans la bouche de l’homme : « Dans l’Ancien Testament, déclarait Camus dans ses « Carnets III », Dieu ne dit rien, ce sont les vivants qui lui servent de vocable. » Il est néanmoins une manière juive de parler Dieu, elle ne serait rien moins que mystérieuse et – après Auschwitz – morbide. C’est peut-être là sa principale source d’inspiration/révélation. De tarissement aussi.

Certains jours, en certaines situations, à l’écoute de certaines homélies, surtout quand elles sont encensées par la critique philosophique, le judaïsme s’impose à moi comme le plus kafkaïen des messianismes ou le plus échevelé des délires kabbalistiques.