VARIATIONS JUDAIQUES : LES DERNIERS KABBALISTES

17 Jan 2024 VARIATIONS JUDAIQUES : LES DERNIERS KABBALISTES
Posted by Author Ami Bouganim

La sublimation. La création. La résistance. Le salut. Freud ne connaissait pas la kabbale, il conservait de lointains souvenirs de l’ambiance juive où il avait baigné. Il citait Heine stigmatisant son judaïsme comme une « croyance malsaine de l’ancienne Égypte ». On ne comprend pas totalement sa volonté d’assimiler la religion mosaïque à celle d’Aton. Son insistance sur l’origine égyptienne de Moïse, sur son meurtre, sur la période de latence monothéiste du judaïsme, sur le retour de Moïse, zélateur de Yahvé, au cœur du culte d’Élohim, ne nous avance pas dans notre compréhension du judaïsme autant qu’elle nous renseigne sur les tergiversations de Freud.

Ce serait sans conteste un grand absent du retour à la Terre promise. On ne le pratique pas, on ne s’en encombre pas. On ne l’inclut pas dans ce retour pour ne pas entendre ce qu’il aurait à en dire. Sur ses traumatismes et ses douleurs ; sur ses transes et ses enthousiasmes. On ne s’intéresse pas trop à son « Moïse » pour ne point parler de son « Totem et Tabou ». Il se démarque des talmudistes : « On n’a pas envie de se faire ranger parmi les scolastiques et les talmudistes à qui il suffit de faire jouer leur ingéniosité » (S. Freud, « L'homme Moïse et la religion monothéiste », Gallimard/Follio, 1986, p. 80). Il était peut-être de la gent kabbalistique. Sinon, il n’aurait pas laissé une marque aussi sidérante sur toute une humanité. Il ne récusait peut-être pas tant Moïse qu’il voulait le devenir ou le contrer. Theodor Herzl aussi le souhaitait. Freud était un charlatan – au sens noble du terme ! On oublie souvent que Tirésias, chargé dans « Œdipe Roi » de débrouiller l'imbroglio incestueux dans lequel Œdipe est pris, était devin.

La véritable place de Freud est peut-être dans la vallée de la Géhenne à Jérusalem. Son monument connaîtrait un grand succès. Un culte plus juste. On investirait le Bnei Brith – Les Fils de l’Alliance – de la délicate mission d’ériger la stèle. L’organisation doit bien cela à l’un de ses membres les plus éminents qui ne prononça pas moins d’une vingtaine de conférences entre 1897 et 1917 dans le cadre des activités de sa loge à Vienne. Le 6 mai 1926, empêché pour on ne sait quelles raisons, il charge son frère Alexandre de lire à sa place un texte où il se revendique de sa dissidence juive pour légitimer sa dissidence médicale : « J’étais moi-même juif et il m’avait toujours paru non seulement indigne, mais franchement insensé de le dénier. » Ni Dieu ni nation, il invoque « beaucoup d’obscures puissances de sentiment, d’autant plus violentes qu’elles se laissent moins saisir en des mots, et tout aussi bien la claire conscience de l’identité interne et la quiétude apportée par une même construction animique » (S. Freud, « Allocution aux membres de la Société B'nai B'rith », dans « Œuvres complètes », vol. XVIII, p. 115-17). Les membres du Bnei Brith ont constitué, de son aveu, son premier auditoire, auprès duquel il recherchait comme un asile contre ses détracteurs.

Cela dit, la dernière kabbale est plus sûrement dans l’œuvre de Kafka. Dans son « Procès » et dans son « Château ». Dans son interminable recherche de la clé, pour l’on ne sait quel sens, et de l’accès, à l’on ne sait quelle Académie. Dans son ébahissement et dans son acharnement. Scholem déclare que chez lui « l’inspiration mystique atteint le niveau zéro » (Voir G. Shalom, « Mystique et autorité religieuse », dans « Pirkei Yessod be-Havanat ha-Kabala vé-Smaléha », p.16).