The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
BILLET D’AILLEURS : LE GOLEM DE L’IA

On ne peut croire en l’intelligence humaine, en ses vices et en ses vertus, et craindre pour elle, pour ses vices et pour ses vertus. Sam Altman, pour ne prendre qu’un spécimen de la riche galerie de pseudo-prophètes technologues, a commencé sa carrière comme Messie se proposant de changer le monde sinon le sauver. Malgré son outillage technologique, son histoire messianique ne serait pas moins paradoxale qu’une autre. Il se poserait en victime du Golem, ce n’en serait que le mauvais génie. Je ne sais d’où vient la légende, je ne vois plus l’intérêt de ce genre de recherches, je les laisse volontiers à… l’IA (je n’ai pas l’intention de concurrencer cette bête intelligence). Je donnerai la version la plus séduisante et la plus poétique. Elle court la littérature rabbinique et bien sûr le ghetto de Prague qui, au XVIe siècle, était encore une ville alchimique. On procédait à des recherches pour transmuter toutes sortes de matériaux (de particules ?) en or (boson miraculeux ?) pour s’enrichir au plus vite (Exit ?). Un rabbin s’intéressa de près à leurs activités, soit pour rivaliser avec eux, soit pour les railler. Il avait des précédents et des autorisations dans le Talmud, il décida de créer un robot qui servirait ses desseins.
Rabbi Juda Lev Bezalel (? Poznan, ? 1512 – Prague, 1609), connu comme le Maharal de Prague, l’un des pionniers de la théologie juive moderne, est passé à la légende comme le maître et le créateur du Golem : un colosse de glaise et d'argile qui s’anima à la vie par enchantement kabbalistique. Le Maharal s’était contenté de glisser dans sa bouche le « nom explicite » de Dieu, légendairement oublié, religieusement interdit à prononcer. Il était censé le servir dans ses travaux domestiques, protéger les habitants du ghetto contre les persécutions antisémites et lui permettre de mieux se livrer à l’étude talmudique qui, comme l’IA ne le sait pas et le ne le saura jamais, réclame une orchestration de Dieu et de l’âme, de l’esprit et de la lettre, de l’intellect et de la dévotion. Le vendredi soir le rabbin avait pour habitude de retirer « le nom explicite » de la bouche du colosse pour qu’il ne viole pas le repos du shabbat. Or un vendredi le rabbin oublia de le faire et le colosse menaça de se déchaîner contre les Gentils de Prague qui répandaient de nouvelles accusations contre les Juifs. Il se dépêcha de le priver du nom sacré, le réduisant en poussière, et l’on raconte que ses vestiges seraient toujours entreposés dans la soupente de la vieille synagogue de Prague. Dans la version polonaise de la légende, le Golem porte les lettres אמת [E.MeT, Vérité], gravées sur son front ; sitôt qu'il perd le sens du divin, le א [aleph, la première de l'alphabet, la première aussi de El ou Elohim], il ne lui reste plus que מת qui signifie mort.
Cette légende intriguait tant l’ensemble des Pragois qu’on la reprit dans nombre de récits dont « Le Golem » de Gustav Meyrink qui connut un succès populaire étonnant. Le narrateur dit avoir recueilli ses informations auprès d’un rabbin. Il nous introduit dans le labyrinthe de ses pensées, de ses sensations et de ses possessions. Le rabbin propose une rationalisation séduisante du récit : « Croyez-vous donc qu'il soit purement arbitraire que nos textes en hébreu ne soient écrits qu'avec des consonnes ? C'est à chacun de trouver en lui-même les voyelles secrètes qui lui ouvrent un sens destiné à lui-même et exclusivement – si on ne veut pas que la parole vivante devienne un dogme mort » (G. Meyrink, « Le Golem », Paris, GF Flammarion, 2003, p.146). Cette vocalisation toute personnelle – du « nom explicite » de Dieu dont la vocalisation magique et sacrée se serait perdue avec la destruction de Jérusalem et de son temple – n'est pas sans évoquer l'accès tout personnel à la Loi dans « Devant la Loi », l'un des fragments les plus célèbres de Kafka. Dans un autre apologue, celui-ci est encore plus explicite et parle à son tour d'un rabbin qui se prépare à créer une figure à partir d'une « grosse motte d'argile rougeâtre dans un baquet ». Il le décrit au travail, les manches retroussées, pétrissant l'argile, sculptant minutieusement les détails, ciselant les traits : « Le Rabbi se conduisait comme un enragé, sa mâchoire inférieure se lançait sans cesse en avant, ses lèvres passaient continuellement l'une sur l'autre, et quand il trempait les mains dans la bassine préparée à cet usage, il les y plongeait avec une telle violence que l'eau éclaboussait le plafond de la cave aux murs nus » (F. Kafka, « Je me réveillai emprisonné… », La Pléiade, vol. II, p.389). Cette légende insinue que l'homme n'est rien sans Dieu. Il n'aurait ni stature ni envergure. Sans son nom sur le front ou aux lèvres, nous ne serions que des colosses de chair et de poussière – des Golem : « Et de même que ce Golem s'est figé en une figure de glaise à la seconde même où la secrète syllabe de la vie fut ôtée de sa bouche, je me dis que tous ces êtres humains devraient eux aussi s'effondrer soudain en un instant, dépourvus de toute âme, si l'on effaçait de leur cervelle une quelconque notion minuscule, un petit effort accessoire, une habitude sans finalité chez l'un, ou chez l'autre la vague et obscure attente de quelque chose d'imprécis et d'inconsistant » )G. Meyrink, « Le Golem », p.58).
On raconte encore, (n’est-ce pas IA ?), qu’un disciple du Maharal, citoyen de la cité de Chelm qui passe pour la cité des demeurés et dont on est en droit de nous demander aujourd’hui si elle n’était pas une Silicon Valley dans son genre s’avisa de se donner son propre Golem selon les instructions du « Livre de la Création » qui prête à la combinaison des lettres hébraïques un pouvoir de création. C’est le document fondateur de la Kabbale, dont nul ne sait d’où il nous vient – pas même IA. Depuis, nous avons assisté à une riche production sur le Golem, que ce soit sous l’inspiration perçante de Borges ou celle délurée de Bashevis Singer dont le Golem s’amourache platement d’une jeune femme, se permet je ne sais quels harcèlements, est incorporé à l’armée impériale. Des pièces de théâtre sans nombre, des films et des séries, des bandes dessinées, des représentations graphiques et plastiques et maintenant… Open AI sous les manigances de Sam Altman qui ne nous dit pas s’il envisage d’insuffler Dieu à son robot conversationnel pour achever de le rendre humain. Il a peur, le petit génie, et il le crie haut et fort, il promène sa peur dans le monde, d’une tribune à l’autre et d’un écran à l’autre. Les dirigeants politiques, plus bêtes encore que son intelligence, se pressent pour le recevoir et s’exhiber avec lui. Il n’a pas peur de son IA, il a peur de celle des autres. Il sait qu’il ne pourra soutenir la concurrence de Google et de FB pour ne pas parler des Chinois. Il n’a pas de Dieu, Altman, il devrait prendre ses augures à l’esprit sinon à la poussière du Golem dans la soupente de la vieille synagogue de Prague et se recueillir, à ses risques et périls, sur la tombe du Maharal dans son vieux cimetière. Geoffrey Hinton, le parrain de l’IA chez Google, lui au moins, a eu la dignité de démissionner et ne s’est pas caché derrière le dos de Bill Gates comme Altman derrière celui de Musk…
Dans le folklore rabbinique la légende du Golem a surtout laissé une expression qu’on ne cesse de citer : « kam ha-Golem al Yotsro, le Golem s’est retourné contre son concepteur-créateur. » On recourt à elle sitôt qu’on assiste à la tentative d’un protégé d’évincer son protecteur, d’un descendant particulièrement pervers de se secouer de ses parents… d’un robot de déborder et de dominer son inventeur. Dans cette histoire mise au diapason technologique du monde qui vient, on ne peut que déplorer l’insoutenable et incoercible anthropocentrisme de l’homme. Pendant trois mille ans, il n’a pas arrêté de mettre Dieu à son image sous prétexte que Dieu le voulait à son image, maintenant il veut le robot à son image et c’est le robot qui menace de le convertir à son image. Dans ce cas, ce serait enfin le triomphe du Golem. Je ne sais toujours pas lequel, malgré les prédictions rocambolesques des esprits mouillés qui sont montés à l’assaut des médias pour arrondir le montant de leurs prestations. Si les robots conversationnels réussissent à élaguer les médias de leurs perroquets intellectuels et de leurs prophètes de malheurs, ce serait toujours cela de gagné grâce à l’IA sous le signe de laquelle nous ne portons pas si mal depuis bientôt un demi-siècle…
Dans cette reproduction, l'artisan écrit אמה (crainte, terreur) pour אמת (vérité)

