BILLET D’AILLEURS : ENTHOVEN AU SECOURS DE LA PHILOSOPHIE

19 Jun 2023 BILLET D’AILLEURS : ENTHOVEN AU SECOURS DE LA PHILOSOPHIE
Posted by Author Ami Bouganim

Raphaël Enthoven a, pour reprendre Modiano dont on ne louera jamais assez l’humilité et la précision, un bon pedigree. Il est né dans les salles de rédaction du « Nouvel Observateur » du temps où l’hebdomadaire se prenait pour le mégaphone du monde. Il a de tous les avis une belle voix radiophonique et de beaux traits télévisuels. Il a reçu une bonne instruction, il a du talent et du bagou. Il valse si bien avec les médias, montrant une telle dextérité, qu’il donne l’impression de réciter des répliques conçues pour le pétulant personnage qu’il incarne dans l’on ne sait au juste quelle couveuse de graines de philosophes. Son dernier ouvrage, à moins que ce ne soit l’avant-avant dernier, « Le Temps gagné », s’est attiré tant de recensions qu’on n’avait pas besoin de le lire, tant les extraits étaient larges et même si les recenseurs donnaient souvent l’impression de s’être davantage lus et écoutés que d’avoir plongé dans le livre. On en était à soupçonner le père malmené d’être de mèche dans cette croustillante campagne médiatique, ne serait-ce que pour promouvoir son propre livre. On se demandait encore si BHL, son ex-beau-père allait réagir par un livre encore plus cinglant – et pourquoi ne l’aurait-il pas fait en annonçant que les recettes des ventes iraient, cette fois, au Front des Intellectuels battus (FIB) pour couvrir leurs thérapies ?! Quand Carla Bruni, l’ex du père et du fils, courut au secours de son aîné, de son père et du père de son père, on avait tous les ingrédients pour un prochain livre qu’on ne sait toujours pas lequel des Enthoven écrirait. Mais encore faut-il que les lettres françaises s’arrachent à leur nombrilisme et se remettent à la littérature. Borges commettait le lucide crime de parler de l’œuvre de Proust comme d’un ramassis de potins, il commettait une terrible faute de goût contre les plus proustiens d’entre nous, portés de nature aux ragots et abonnés à Paris-Match. Je doutais alors qu’un philosophe de la trempe d’Enthoven, Raphaël, liquidant dans une même tirade, comme en passant, Zemmour et son remplacement, Cyrulnik et sa résilience, Raoult et sa chloroquine, puisse produire une saga digne de ce nom.

Je reconnais aujourd’hui m’être platement trompé : je dois des excuses à ce cher Raphaël qui vient de battre ChatGPT à plate couture dans un potlach sans précédent dans l’histoire de la philosophie : il a livré un valeureux combat au robot conversationnel et en est sorti indemne. Tous deux ont planché sur un sujet du Bac : « Le bonheur est-il affaire de raison ? » A mon sens, on aurait dû choisir un sujet moins terminal. Je ne sais pas moi. Sur le dérèglement technologique de l’homme. Le rôle et la place de Saint-Germain-des-Prés dans la fabrique de l’impénitente philosophie française. Le petit-connisme comme mouvement de pensée. Selon les organisateurs du tournoi, c’est « le plus brillant philosophe français » qui se serait présenté, à ses risques et périls, devant le terrible robot américain. Le robot s’en est sorti avec 11, Enthoven avec 20 et des crampes à la main au bout d’une heure et quart de rédaction au stylo (encore un qui n’a plus la patience d’écrire et qui n’arrête pas de produire des livres). Il a eu la modestie – quoiqu’il ne soit pas près de pondre un essai sur ce thème – de reconnaître que ce n’était pas un grand exploit. Montrer que le robot ne philosophera jamais était plus facile que de remporter une partie d’échecs ou de jeu de go contre lui ou de de rivaliser avec lui pour devenir avocat à New York. Cette victoire n’en est pas moins, par les temps qui s’accélèrent, la plus éclatante de notre chevalier. Rien peut-être des disputes religieuses sous l’Inquisition ou des dialogues de Socrate avec ses sophistes, la philosophie n’en est pas moins sauve. Plus sûr que ma saga sur les ragots de Saint-Germain-des-Prés, c’est un livre sur son aventure philosophico-technologique qu’Enthoven ne va pas manquer de nous concocter. Il tire un livre de tout et de rien, il n’est aucune raison pour qu’il n’en tire pas de ce combat héroïque : le preux – car c’en est un ! – a abattu le robot après avoir abattu le père.

Enthoven a eu 20 sur 20. Ni plus ni moins. Je ne pense pas que ce soit un robot qui l’ait noté : un robot ne se serait jamais ridiculisé à lui donner cette note. Il aurait trouvé à redire. Sur son pathos, ses paradoxes, son incoercible tendance à disserter comme s’il était resté en terminale. Surtout si le robot est anglais, allergique aux intellectuels d’outre-manche, et qu’il ne s’entend qu’à Russel, Wittgenstein et Moore. Même un robot américain célébrant Derrida, que le Collège terminal de philosophie ne comprend toujours pas, se serait abstenu, pour ne pas parler d’un robot chleuh qui l’aurait rembarré d’un post cavalier sur FB. Ce ne peut être par conséquent que des collègues d’Enthoven, qui s’illustre dans un nouveau buzze médiatique relayant le buzz de génie orchestré par Altman, chaperonné par Musk, pour tourner en bourrique les médias mondiaux. La France accuse peut-être du retard dans la recherche sur l’IA, ce n’en est pas moins une puissance philosophique. Ses intellectuels ont vite deviné la manip Altman-Musk, qui tentaient de prendre de court leurs concurrents de FB et de Google qui disposent de données autrement plus considérables que… Twitter. Sinon ils ne se seraient pas lancés dans le périlleux exercice de confronter un pétulant philosophe à un loquace robot. Dans le prompt on demandait à ce dernier de répondre à la question baccalauréale « avec l’humour et dans le style de Raphaël Enthoven ». Le robot s’est bien sûr troublé parce que ledit Enthoven n’a pas de sens de l’humour, surtout en matière de philosophie, et qu’il pratique le paradoxe pour mieux cultiver son pathos. Pourtant, il avait été entraîné pendant plusieurs jours par des ingénieurs assistés par un professeur de philo, précise son concurrent humain, trop humain, superbement philosophe, passé maître dans la surenchère médiatique.

Le dernier mot revient à Eliette Abécassis, l’une des deux correctrices, qui se désole de voir la philo rétrogradée à la dernière place des épreuves d’un Bac qui, on doit en convenir, ne sert plus à grand-chose : « On ne peut pas traiter la philosophie ainsi ! »