The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
DANS LE SILLAGE DE PLATON : LA MALIGNITE PHILOSOPHIQUE

Dans les dialogues dits socratiques, le philosophe apparaît, en la personne de Socrate, comme un agent de diversion, voire un fauteur de troubles. Les politiques, hommes d'action, n’ont pas de patience pour ses considérations. Le prince ne sait s’il doit l'incarcérer ou le protéger, le dénoncer ou l'écouter. Galliclès se ferait le porte-parole de tous ceux que la philosophie, ses postures et ses impostures, irritent : « La philosophie, Socrate, est certainement pleine de charme, lorsqu'on s'y adonne modérément dans la jeunesse ; mais si l'on s'y attarde plus qu'il n'en faut, c'est la ruine qui vous attend. Car, si bien doué qu'on soit, quand on continue à philosopher jusqu'à un âge avancé, on reste nécessairement neuf dans ce qu'il faut savoir, si l'on veut être un honnête homme et se faire une réputation. Et en effet on n'entend rien aux lois de l'Etat et au langage qu'il faut tenir pour traiter avec les hommes dans les rapports privés et publics ; on n'a aucune expérience des plaisirs et des passions, en un mot, des caractères des hommes. Aussi lorsqu'on se mêle de quelque affaire privée ou publique, on prête à rire, de même que les hommes politiques, j'imagine, lorsqu'ils se mêlent à vos entretiens et à vos disputes, se couvrent eux aussi de ridicule » (Gorgias 434 c-e). Aussi recommande-t-il à Socrate : « Crois-moi donc, mon bon ami, renonce à tes arguties, cultive la belle science des affaires, exerce-toi à ce qui te donnera la réputation d'un habile homme » (Gorgias 486a). On ne sait s’il lui conseille de devenir conseiller politique ou intellectuel de cour. Plus probablement sophiste, qu’on entende par-là maître de vertu civique, de rhétorique judiciaire ou dans l’art de bien raisonner en toutes choses.
On ne reste pas insensible aux arguments des sophistes que Platon a l’honnêteté d’apporter dans ses dialogues – à moins que sophiste lui-même, il ne les énonce. Dans les échanges entre Socrate et ses protagonistes, on ne sait de quel côté se ranger : la tradition philosophique réclame de se ranger du côté du premier et l’on ne sait si c’est parce qu’il avait raison ou parce qu’il a été victime du pouvoir politique et a connu le sort qui a été le sien. Platon lui-même se risqua dans le conseil politique duquel il ne serait pas sorti indemne. Son choix de s’improviser conseiller d’un dictateur et son retour, serrant les dents, à l’activité philosophique accentue encore plus le caractère insolite pour ne pas dire étrange de celle-ci. Elle réclame plus de désengagement que d’engagement politiques, elle voue à l’isolement, elle condamne à la l’incompréhension et au malentendu. Le philosophe suscite plus d’irritation que d’enthousiasme – quelles que soient ses contributions à la science censée sanctionner ses considérations sur la connaissance ou à l’activité politique censée sanctionner la pertinence de ses considérations sur les notions de la Beauté, le Bien, la Justice, l’Etat, etc. Bien sûr, n’est pas philosophe quiconque se présente comme tel, que ce soit sur les devantures des librairies ou les écrans de télévision. D’un côté, on aurait des personnages livresques, roulant des concepts ou des citations en vain, dans des amphithéâtres de plus en plus vides ; de l’autre, des intellectuels plus vicieux que sages qui font du pugilat polémiste tout un cirque sur les nouvelles agoras et trouvent leur loisir à débusquer leurs protagonistes de positions toujours partielles et partiales et par conséquent contestables.
En définitive, Platon arriva à la conclusion que le philosophe serait un érudit qui, exilé de sa patrie, ne se mêle pas de politique ou qui, vivant dans une petite cité, est rebuté par les manigances politiques quasi domestiques et s’en désintéresse pour mieux se livrer à la philosophie qui relèverait d’un sur-choix de carrière auquel il serait porté par intérêt pour les choses de l’esprit. Dans tous les cas, l’activité philosophique réclamerait un désengagement ou un abstentionnisme politiques, nécessaires pour exercer sa libre critique sans se sentir lié par le pouvoir, ses tentations et ses compromissions. Platon met dans la bouche de Socrate : « C'est [le philosophe] d'aventure quelque noble esprit perfectionné par l'éducation, que l'exil retient loin de sa patrie et qui, faute de corrupteurs, reste naturellement fidèle à la philosophie ; ou bien quelque grande âme qui, née dans un petit Etat, en regarde l'administration comme indigne d'elle et en s'en désintéresse ; on peut y ajouter quelques personnes qui, prises d'un juste mépris pour leur métier, passent à la philosophie pour laquelle la nature les a douées. » Platon prend soin de verser un tribut au portrait qu’il dresse de Socrate : « Quant à ce qui me concerne, il ne vaut pas la peine de parler de mon signe démonique : à peine en trouverait-on un autre exemple dans le passé » (Platon, République, Livre VI).
Rien n’est moins sûr. Car on ne philosopherait pas sans être possédé par un démon en lequel on ne distinguerait pas toujours entre la passion de penser et la rigueur de penser. On doit reconnaître qu'on ne pense honnêtement que de tous ses sens et de toutes ses passions. Sinon on pratique en filigrane la malhonnêteté intellectuelle, au point qu'on est en droit de s'interroger si la philosophie n'a pas été une école de la malhonnêteté davantage que la sophistique, volontiers sensualiste, empirique, relative et dubitative. On s’accordera vite que la dialectique dite socratique est encore plus maligne que les charmes rhétoriques des sophistes. Dans ses dialogues, Socrate engage, pas à pas, ses protagonistes sur une voie où l'on ne résiste pas sans se contredire ou se dédire. Il les attire dans le piège essentialiste, les acculant à fournir l’essence commune aux phénomènes détaillés et que Socrate a vite fait de récuser. Les questions ne sont placées dans la bouche des interlocuteurs que pour mieux soutenir le déploiement des thèses de Platon sur l'on ne sait pas toujours quoi. Calliclès, plus critique que la tradition philosophique ne nous l'a présenté, l'accuse de ballotter ses interlocuteurs du niveau de la loi – ought ? – au niveau de la nature – is ? : « Or, le plus souvent, la nature et la loi s'opposent l'une à l'autre. Si donc, par pudeur, on n'ose pas dire ce qu'on pense on est forcé de se contredire. C'est un secret que tu as découvert toi aussi, et tu t'en sers pour dresser des pièges dans la dispute. Si l'on parle en se référant à la loi, tu interroges en te référant à la nature, et si l'on parle de ce qui est dans l'ordre de la nature, tu interroges sur ce qui est dans l'ordre de la loi » (Gorgias, 482c-483a).
Je ne sais combien de Platon existaient ? Combien de Socrate ? Dans la réalité autant que dans le corpus platonicien. Lesquels étaient sophistes, lesquels philosophes, lesquels politiciens ? Qui, des sophistes ou des philosophes, est davantage dans le bon sens ? Certains jours, j’en suis à soupçonner que Socrate n'était qu'un personnage loufoque dans des comédies philosophiques composées par un certain Platon pour tourner en dérision les sophistes ou – au contraire – les philosophes. Quoiqu'il en soit, son cabotinage s’impose comme une parodie ironique du commerce philosophique. Il ne présente d'autre mérite que d'être intellectuellement plus roué que le plus retors des sophistes. Sa malice intellectuelle, travestie par une douteuse modestie, inciterait à le… bâillonner. Ses contemporains ont choisi, eux, de le mettre à mort, lui assurant une gloire éternelle. Sans Platon, nous n'aurions pas gardé souvenir de Socrate. Sinon dans « Les Nuées » d'Aristophane.
Photo : Démocrite, le philosophe rieur, Johannes Moreelse (1630)

