BRIBES PHILOSOPHIQUES : LE TRONE DE DIEU

12 Feb 2020 BRIBES PHILOSOPHIQUES : LE TRONE DE DIEU
Posted by Author Ami Bouganim

On ne peut rester insensible à l’ordonnancement de l’univers et à la présence, somme toute miraculeuse, de l’homme sur la planète terre. On se sent au nœud d’une Intrigue qu’on n’a de cesse de résoudre. On postule avec Malebranche je ne sais quel horloger sensible aux milliardièmes de seconde et invite ou dissuade l’homme, dans un prêche ou dans des remarques, à parier sur une égale sensibilité chez lui à ses prières. Dieu titre l’inconnu qui perce dans la contingence avec laquelle l’on ressent sa présence au monde. C’est le nom le plus commun que l’homme donne au sens de sa vie et que les religions invoquent pour réunir les fidèles en communautés dans le culte d’une même nomination et de ce qu’elle recouvre comme récits et comme dogmes. Vécu comme un recours contre la déréliction, on persisterait à le chercher et à l'invoquer même quand l'on est convaincu qu'il n'existe pas. Par désir de sens, qu'il soit sublimé ou non ; pour donner à sa vie la tournure protocolaire, faite de cérémonies et de rites, d’une religion aussi. On ne continuerait de croire en lui, quand on a cessé de croire, que pour continuer de croire. C'est parce que l'homme est aux prises avec la vie et la mort, le sens et le non-sens, les cieux et la terre, qu'il mise sur Dieu et ce pari, pour reprendre le terme pascalien, couronnant son interrogation serait son véritable trône. La meilleure manière d'éluder l’incompréhension congénitale qui assaille un chacun et persiste chez lui serait encore de lui donner le nom de Dieu.

Certains assimilent Dieu au Tout, en l’occurrence à la Nature naturante qui palpite jusque dans l’homme se posant la question de Dieu. Dans ce cas, celui-ci ne se rencontrerait pas tant en l'homme qu'en l'animal, plus patent dans une termitière ou une ruche que dans une société humaine. Dans ce cas encore, il ne serait d'autre manière de le servir que de cultiver la nature en soi et hors de soi. L'homme étant d'abord un être de nature, il serait pour le moins immoral ( ?) de se détourner d'elle ou de médire d'elle. Il ne peut du reste l'ignorer totalement, la conservation de sa santé réclamant un soin minimum de la nature en lui, son bonheur un culte minimum. L'homme ne serait aussi disert sur Dieu que parce qu'il s'est arraché à la nature, qu'il l'occulte en lui et cherche une compensation à cette aliénation dans une religion qui présente, quoiqu’on dise de ses sacrements et de ses pratiques, un côté disciplinaire.

Désormais un doute ronge l’humanité, de plus en plus, malgré les régressions et crispations intégristes. Dieu n’est peut-être qu’une illusion vitale que l'on doit soutenir si l'on ne veut pas se décomposer dans tous les sens. Dieu, tel que les religions nous l'enseignent, tel que l’homme l'invoque, n'existe peut-être pas. Depuis longtemps, depuis toujours. Il n'est rien derrière le grandiose spectacle de l'univers ou le minuscule organisme du moustique. Il n'est pas de salut surnaturel, il n'est d'autre destinée que terrestre, d'autre providence que naturelle, d'autre source de révélation que l'étude et la recherche guidées et instruites par la raison, quoiqu’on entende par ce terme. Aussi la tendance – intellectuelle ? religieuse ? – dominante serait-elle de ne voir en Dieu ni un être ni un non-être. Il n’existerait qu’autant que j’existe et l’invoque. Il vient à mes lèvres en guise de cri de détresse ou d’allégresse. Il est témoin de mes pensées les plus intimes, de mes désirs les plus cachés. Il est la vérité que j’établis avec moi-même et l’unité que je réussis à instaurer dans mon être. Il est le destinataire de mes prières quand je me livre à lui en toute sincérité. Il est mon compagnon de solitude ; il est mon procureur et mon protecteur ; il est mon être quand je l’assume en toute bonté et en toute beauté. Je ne l'invoque pas sans instaurer une intimité charnelle et intellectuelle avec lui, au point de l’incarner dans mes regards et mes considérations. Certains prêchent Dieu comme Tu éternel ou comme Autre absolu et ces prêches – qui seraient autant de variations intellectuelles (théologico-philosophiques ?) sur Dieu – donnent un sens, principalement éthique, à leurs vies.

En définitive, dans tous les cas, c'est le même Dieu qui pointe partout, que ce soit le démon de Socrate ou l'encombreur de Shakespeare. Derrière la science et la révélation. On ne peut pas plus postuler deux dieux qu'on ne peut croire que le Dieu qu'on prie varie d'une religion à l'autre. C'est le même Dieu derrière le principe de causalité, le principe d'incertitude et le postulat de la liberté. Il se dérobe à toute représentation, y compris celles des religions institutionnelles, qu’elles soient païennes ou monothéistes. C'est le Dieu des dieux et il ne se prête à tous les noms qu’autant qu’on lui concède cette nomination plurielle. Il ne pouvait que se dérober à la curiosité de Moïse s’intéressant au buisson ardent dans le désert, abandonner Jésus l’invoquant sur la croix, vouer Mahomet à une interminable conquête pour en répandre la présence. Dieu est l’otage des hommes qui s’en réclament dans les religions monothéistes autant que dans les religions asiatiques et sitôt que l’on s’avise de le libérer on est accablé de toutes sortes d’accusations de trahison ou d’hérésie.

La philosophie n’aurait pas grand-chose à dire sur Dieu, à moins qu’elle ne se résolve à passer à la théologie sous l’étiquette de quelque « pensée nouvelle ». Elle peut également se récuser et ne pas se prononcer sur la question de Dieu en faveur de l’anthropologie seule habilitée à traiter avec plus ou moins de rigueur de l’incontournable présence de Dieu dans les archives – archéologiques, textuelles, architecturales… de l’humanité – et à se prononcer sur leurs inspirations divines.