CHRONIQUE DE MOGADOR : UNE NOUVELLE INVASION

17 Feb 2020 CHRONIQUE DE MOGADOR : UNE NOUVELLE INVASION
Posted by Author Ami Bouganim

On devait mettre un terme à cette invasion si l’on ne voulait pas ruiner les efforts fournis ces dernières décennies pour ravaler la ville, redorer son blason, attirer les touristes. En trois décennies, Essaouira était devenue une station balnéaire avec de somptueux Riads aménagés dans ses anciennes maisons praticiennes, des hôtels luxueux bordant la corniche, des restaurants rivalisant d’alchimie culinaire, des galeries proposant le meilleur de la création souirie, des achalandages luxuriants d’articles en arar. Ses musiques retentissaient aux quatre coins du globe et l’UNESCO n’inventait pas un nouveau titre qu’elle ne le lui décernait. Ville-monde, ville-culture, ville-vent… c’était toute la cité qui était classée au Patrimoine matériel et immatériel, symbolique et allégorique, clinquant et délabré de l’Humanité. La magie avait agi et l’on accourait de partout se lover dans la ville-coquillage (nomination soumise par la présente à l’UNESCO) que caressaient les vents, léchaient les vagues et célébraient les oiseaux. Les bâtisses de la casbah qui menaçaient de se déglinguer trouvaient de plus en plus d’acquéreurs parmi les expatriés qui, alléchés par la douceur de vivre souirie, les restaurait pour se donner des palais indexés à leur retraite. Essaouira poussait un soupir de soulagement et sous ses augures artistiques, même le chômage y était plus digne. Ce n’était pas maintenant qu’elle était plus connue dans le monde que dans le Souss qu’on allait permettre à cette nouvelle invasion de tout compromettre. Le conseil municipal, élargi aux gouverneurs des provinces de Marrakech et de Safi, aux cheikhs des principales confréries, dont celle des Regragas, aux incontournables acteurs de la société civile, se réunit en séance extraordinaire pour débattre des mesures à prendre afin de parer à cette situation.

Ce n’était pas une nouvelle vague de hippies ni un retour des légendaires saltimbanques. Ils ne parlaient ni l’anglais ni l’espagnol ; ils ne parlaient pas. Ils sillonnaient la ville en arpenteurs de la vanité des hommes, d’un pas pressé, comme s’ils avaient une mission urgente à accomplir, de la Porte de la Marine à celle de la Prairie et de la porte de Marrakech à celle de la Mer, à la recherche de nul ne savait qui, sûrement d’eux-mêmes, personnages de l’Aigreur et de la Liesse, encombrés de leurs hardes, de leurs sacs et de leurs leurres, chassant les oiseaux de leur bâton pour se frayer un passage dans les nuées de leurs visions, dissidents décidés à en découdre avec le Vent. C’était surtout avant et après le Moussem de Bouderbala Souiri, auteur du « Recueil des Mirages », enterré sur le parcours circulaire des Regragas. En général, les pèlerins se dispersaient après le moussem, reprenant leurs pérégrinations dans le vague de leurs âmes et au gré des croisements de pistes. Mais ils étaient de plus en plus nombreux à s’attarder dans la ville, soit parce qu’ils avaient décidé à leur tour de prendre leur retraite, soit parce qu’ils avaient succombé aux légendaires sirènes décelables dans les embruns, avaient percé le secret du langage des oiseaux et ne savaient pas si les oiseaux parlaient partout le même langage, s’étaient laissé séduire par les douces insinuations des araucarias. Les plus envahissants étaient encore les disciples inconditionnels de Bouderbala Souiri en quête du poème qui leur permettrait de se rétablir. Ils connaissaient par cœur celui qui leur tenait lieu de mantra et ils ne consentaient à le divulguer qu’en échange de ceux que détenaient leurs compagnons de marche et de désarroi. Au fil des moussems, certains avaient réuni jusqu’à une dizaine de poèmes et comme personne ne savait combien le recueil originel comptait avant qu’il ne soit disséminé par le Sheikh des Regraga aux quatre coins du Royaume et de l’Errance, ils étaient tous en quête de nouveaux poèmes pour bercer leur cheminement en ce monde. Les uns embaumaient le mimosa, les autres l’arganier et la plupart dégageaient des relents de moisi. Certains semblaient de plomb, d’autres de marbre et la plupart d’arar. S’imprégnant vite de l’océan, ils s’entouraient de guirlandes d’algues, de colliers de coquillages et de bracelets de dents. Ils semblaient marcher en parallèle et lorsqu’ils se croisaient ils n’échangeaient pas plus d’un signe de reconnaissance.

Au début, on s’accommodait tant bien que mal de leur présence. Les autorités avaient même aménagé une cantine gratuite dans le souk berbère pour éviter que l’un d’eux ne meure d’inanition, mais personne ne se présentait. Un Bouderbala ne s’attable pas pour manger et encore moins se laisse-t-il servir ; il mange en cachette, dans une rue noire où personne ne le verrait mâcher son pain d’orge et mordre dans son radis. Les autorités se résignèrent à aménager un guichet où l’on posait des sachets que les Bouderbalas venaient récupérer au creux de la nuit, en noctambules impénitents de la vie, de la déshérence et du miroir. De même, on avait rouvert un vieux bain maure vers lequel des agents des services sanitaires les rabattaient régulièrement pour les épouiller, les épucer, les décrasser et troquer leurs haillons contre des vêtements plus bariolés pour empêcher les touristes de voir en eux des épouvantails. La situation ne commença à devenir préoccupante qu’avec l’apparition des Bouderbalas palimpsestes. Ils n’étaient plus deux ou trois mais une dizaine à calligraphier sur leur corps leurs poèmes. Ils couraient la ville torse nu, le dos, les épaules, la poitrine, le ventre, les bras gribouillés de toutes sortes de lettres qui s’enchaînaient, se chevauchaient et se perdaient les unes sous les autres. Le gardien du bain maure assurait que c’était tout le corps qui en était couvert. Il avait beau frotter, les caractères ne disparaissaient pas, les scruter de près, il ne discernait rien, les interroger, ils restaient muets.

Un mauvais démon critique avait dû leur insinuer que dans le grand déraillement poétique que connaissait le monde, chacun prenant une voix martiale pour déclamer le pauvre poème de sa vie ou une voix macabre pour procéder aux obsèques de la poésie, il n’était poème plus acéré que gravé sur la chair. Le papier, déprécié depuis qu’il tolérait tous les délires poétiques et que l’on n’ouvrait presque plus les recueils, n’était plus aussi noble. Les Bouderbalas palimpsestes ne recherchaient ni reconnaissance ni prix et le seul festival auquel ils consentaient à participer était encore cette parade par les rues et les pistes où ils n’avaient à craindre ni la critique, de plus en plus acerbe, ni le mépris, de plus en plus universel. Bien sûr, un arrêt municipal avait interdit tout tatouage, « par la plume, l’aiguille ou la bobine », « au henné ou à l’encre », sous aucun prétexte et pour aucun poème. Mais ils débarquaient en ville tatoués du front aux chevilles et ils avaient leur propre stylet et leur propre encre. Ces recueils humains seraient volontiers passés pour des attractions attachantes s’ils avaient été lisibles et si l’on ne soupçonnait leur poésie d’être encore plus ésotérique que celle des grands maîtres soufis. On ne savait ce qu’ils disaient, ce que les lecteurs retenaient et comme on était en terre de siba, plus sourcilleux qu’ailleurs sur la pudeur, la décence et le protocole, on redoutait qu’ils n’émettent des blasphèmes, à l’insu du caddi, ou ne commettent des crimes de lèse-majesté, à l’insu du Makhzen.

Malgré la présence des gouverneurs et des dignitaires de la ville, la réunion extraordinaire prenait, par moments, des accents de vindicte :
« On ne va tout de même pas interdire l’accès de la ville aux Bouderbalas. Ce serait violer le sacro-saint code de l’hospitalité souirie. Surtout que sans être vraiment un derviche tourneur ou marcheur, le Bouderbala est un personnage de la légende orale du Maroc, plus intouchable que Joha qu’on peut rosser ou bâillonner pour le domestiquer et l’empêcher de tourner son prochain en dérision en se donnant en dérision. Je veux voir quiconque prononcer l’expulsion d’un Bouderbala, ce serait attenter à la liberté de marcher, la plus inaliénable des libertés au Maghreb.
– Surtout un Bouderbala se doublant d’un poète, avatar des Haddawa qui vouent un culte à Ibn Machich, ne s’entendent qu’avec les chats et n'ont confiance qu'en Dieu.
– Un Bouderbala pratiquant la poésie sur sa chair et non, comme nos pachas poètes, sur du vulgaire papier et aux frais du contribuable !
– On a bien expulsé les hippies dans les années 70.
– Les Bouderbalas ne sont pas des hippies, ce sont des patriotes marocains, mi ascètes, mi mystiques, glaneurs dans le sillage du vent, artistes du silence, maîtres de l’endurance, victimes désignées de la Qandisha. »
On s’intéressa aux circonstances qui avaient amené les Bouderbalas du Royaume à considérer Essaouira comme leur Sanctuaire :
« Quand on se livre au boniment sans grande distinction sur le vivre-ensemble et la convivialité on attire toutes sortes d’indésirables.
– On devrait laisser cette délicate tâche au seul Conseiller de Sa Majesté, c’est un homme du sérail et du métier.
– Avec les réseaux sociaux on ne contrôle plus la communication autour de la ville, moi, je commencerais par dissuader Bouganim de continuer de publier ses chroniques, c’est lui qui a lancé le Moussem des Bouderbalas, lui qui s’est inventé un Bouderbala Souiri et lui a attribué un Recueil des Mirages qu’il s’est mis en tête de reconstituer, lui encore qui, le premier, a désigné Essaouira comme le Sanctuaire des Bouderbalas.
– Bouganim qui ?
– Tu n’es pas sur FB, tu ne connais pas.
– Et je ne serais pas étonné que ce soit encore lui qui ait poussé ces pauvres hères à se reconvertir dans la poésie et à soumettre leur corps à des sévices calligraphiques. Dans un de ses articles, il assure que la meilleure métaphore pour le déraillement universel de l’esprit serait encore un palimpseste aux écritures si serrées et enchevêtrées qu’elles ne diraient plus rien et que la meilleure parade contre leur vanité serait encore de… marcher.
– La seule manière de le réduire au silence serait de le dénoncer à FB comme détracteur de la très honorable Mogador.
– D’interdire la lecture de ses chroniques.
– De l’inviter à Essaouira, lui réserver le meilleur accueil, le loger dans le meilleur Riad et une fois qu’il aura succombé au loisir souiri de paresser et ne pourra plus quitter les lieux, lui interdire de manier la plume ou de pianoter sur un clavier.
– Que voulez-vous de lui ? Ce n’est qu’un Bouderbala qu’on a chassé des pistes et rabattu sur les réseaux sociaux. Il ne suscite autant de Bouderbalas que pour compenser sa réclusion devant un écran.
– Il passe pour un patriote de la ville, on devrait l’inciter à plus de souab souiri.
– De souab il n’en manque pas, on devrait plutôt lui arranger un stage à l’UNESCO pour acquérir les rudiments de la langue de bois.
– Lui faire décerner par l’UNESCO le titre de Bouderbala d’honneur.
– Il ne marche plus, il serait sur une chaise roulante.
– Ce ne serait qu’un titre honorifique, il n’a pas besoin de marcher.
– Je ne vois pas l’UNESCO le lui décerner.
– C’est vrai, elle réserve ce titre à ses représentants sillonnant le monde en quête de sites à classer à ses patrimoines. »

En définitive, on s’accorda à lui adresser une lettre qui l’invitait à venir se soumettre à un exorcisme gnaoua pour lever l’envoûtement qandishéen que la ville exerçait sur lui, le pressant de la peupler de Bouderbalas qui attentaient à sa renommée. Dans sa réponse, rédigée avec une telle émotion qu’on se désola de le voir perde son temps à de vulgaires chroniques au lieu de composer un hymne à la ville dans le meilleur des styles lyriques de l’UNESCO, il répondit que maintenant qu’il était sourd, il se prêterait volontiers à l’exorcisme des Gnaouas et qu’il viendrait muni d’une caméra radioscopique mise au point par l’Institut Genette de paléobibliographie et l’Institut de radiologie bilblio-digitale des Archives universelles de l’UNESCO pour enregistrer les performances auto-poétiques des palimpsestes humains, démêler leurs écritures et les conserver pour la postérité…

Photo : Collection Abdelmounaîm Toufelaz