ANGLE DE VUE : TERRENCE MALICK, LE NOUVEAU MONDE (2005)

10 Feb 2020 ANGLE DE VUE : TERRENCE MALICK, LE NOUVEAU MONDE (2005)
Posted by Author Ami Bouganim

Le cinéma ne peut se poser en art sans se donner une esthétique. Or on ne sait sur quoi se concentrer pour émettre un jugement esthétique concernant ses productions. Sur la réalisation, le scénario, la distribution, le jeu des acteurs, la photographie, le montage… sur tout cela ensemble. Le cinéma ne marque peut-être pas une avancée dans la pratique de l’art autant qu’un retour à l’artisanat du temps où le maître-artisan, se doublant en l’occurrence d’un artiste et d’un concepteur, dirigeait un atelier de fabrication où s’activaient artisans et apprentis et ce n’est pas par hasard que les acteurs commencent par des rôles secondaires et que les plus chevronnés d’entre eux passent à la réalisation. Malick est l’un des rares réalisateurs à tenter de promouvoir le cinéma au rang d’un véritable art en proposant des œuvres artistiques. Il manie sa caméra comme un peintre son pinceau et un sculpteur son ciseau et produit une « pellicule » artistique. Ce n’est pas du livre filmé, ce n’est pas davantage du théâtre filmé. Les scénarios ne sont maigres que pour contraindre la caméra à l’art, les photos ne sont scintillantes que pour en sceller le cachet artistique, les dialogues ne sont intérieurs que pour laisser place à la légende que déclinent les acteurs, et dans ce cas, la musique originale, conçue pour la bande sonore, ne se risque pas même à rivaliser avec Mozart et Wagner

C’est l’histoire d’une princesse dans une peuplade du Nouveau Monde accueillant les Anglais qui débarquent en 1607 en Virginie. On assiste à la rencontre entre deux mondes qui n’ont pas de langue commune (on n’en a pas moins besoin de sous-titres pour comprendre les échanges entre les autochtones). D’un côté, un ramassis de matelots, de soldats et d’enfants ( ?), plus dépenaillés qu’aventuriers, dont la dégénérescence tourne à la crasse et à la hideur ; de l’autre, des Indiens sur l’expectative, plus curieux qu’impressionnés. Les uns, diminués par une longue traversée, cherchent de l’or plutôt qu’à se nourrir, se délabrent dans un fort où ils s’usent à attendre le retour du bateau parti chercher des vivres et des colons ; les autres, vivant dans la forêt, cultivent et célèbrent la mère nature, évoluent sur une chorégraphie librement inspirée par elle. Les uns amerrissent dans la vie des autres comme des martiens débarqueraient sur terre, ils ne s’entendent qu’à investir leur territoire ; les autres se livrent à toutes sortes de ballets débridés de l’innocence et ne souhaitent que contenir les envahisseurs et les empêcher de s’immiscer dans leur sanctuaire. Dans ce heurt entre les mondes une liaison se noue entre John Smith, envoyé en exploration dans le territoire indien, tête forte et volontiers mutine, et la jeune princesse, Pocahontas, la fille préférée du roi Powhatan, nymphe pure, rendue célèbre par Walt Disney. Ils se découvrent par le regard, le geste, l’attouchement, et leurs voix intérieures, traitées poétiquement par Malick, résonant en voix off, se répondent comme en écho. Ils ne communiquent pas, ils se tâtent. Ils jouent sous les regards insouciants des autres Indiens, qui ne connaissent ni la convoitise ni la jalousie, se livrant à leurs travaux comme à autant de loisirs. Malick propose un poème rousseauiste sur le bon sauvage dénué des vices et des tares de la civilisation et tente de reconstituer la merveilleuse et extraordinaire rencontre entre la désharmonie conquérante et l’harmonie naturelle restituée par un hymne lyrique à la nature nourricière.

Bientôt c’est la brouille entre les colons, de plus en plus aigris et décharnés, et les autochtones, et celle-ci tourne à l’affrontement brutal dont Malick nous épargne les tueries. La liaison entre la princesse et le capitaine, promu commandant de la place, résiste à la confrontation et c’est elle qui, bravant l’autorité de son père, accourt au secours des colons. Le retour d’Angleterre du chef de l’expédition, avec des vivres et des colons, rétablit la suprématie des envahisseurs. Il annonce que le roi souhaiterait voir Smith reprendre sa recherche de la route des Indes. Celui-ci doit choisir entre les Indes et Pocahontas, il sait qu’il ne la retrouverait pas de sitôt, il charge son compagnon de lui annoncer sa mort. Celle-ci est atterrée : « Tu as tué Dieu en moi. » Elle erre comme une âme en peine, et un colon, John Rolfe, l’amadoue patiemment et amoureusement et demande sa main. Suivie par une gouvernante anglaise, Pocahontas se résigne, consent à se faire baptiser sans vraiment troquer sa religion de nature contre une religion à laquelle les autochtones, plus galvanisés par l’abondance, l’ingéniosité et la richesse de la nature que par ces croix qui se dressent comme autant de totems sur un Dieu mort, ne comprennent rien.

Quand Pocahontas découvre que Smith est vivant, elle est mère d’un jeune enfant. Elle était mariée à lui selon les sacrements de la nature, elle est mariée à John selon les sacrements de l’Eglise. Sur le bateau qui l’emmène en Angleterre, elle croise un ministre-général-serviteur de son père qui lui confie se rendre en Angleterre pour voir le dieu dont ils parlent tant. Elle débarque à Londres où elle est impressionnée par le trafic des passants et des carrosses, par les bâtisses et le tintement des cloches. Elle est reçue à la cour où, attraction des attractions, célébrée par une musique baroque tandis que son compatriote découvre, médusé, le parc anglais, elle fait la révérence de rigueur. John n’a d’autre choix que d’arranger une rencontre entre elle et Smith. Elle décide de rester avec son mari mais succombe à la maladie, elle n’avait que vingt-deux ans, elle devint un exemple d’assimilation, le cinéma fait d’elle un personnage de mythe. Le paradis existait en Amérique avant que les colons ne le détruisent. Ils ont violé les sanctuaires, conquis les terres, ruiné l'eldorado. La colonisation recouvrait une violence légitimée par une religion conquérante poursuivant son combat contre le paganisme. C’était pour le protestantisme une occasion de se ressaisir et de découvrir les charmes quasi mystiques d’un panthéisme assumé dans l’harmonie et la beauté, il n’a pas cédé sur ce qui, avec le recul, se révèle comme un puritanisme somme toute dévastateur. Malick ne raconte pas une histoire autant qu’il fait miroiter les promesses d’une utopie qui aura succombé sous la poussée d’une colonisation privilégiant la recherche de l’or sur le régime de la sobriété et de l’innocence naturelles.

C’est une composition cinématographique où les personnages, mediums de leurs voix intérieures, vont de leur poème et de leur prière personnels. Rien n’est banal, tout est recherché. La caméra filmerait sur des tableaux, suscitant des rimes entre la végétation, les sons et les mouvements. Les photographies sont toutes soignées et le silence, se communiquant de la nature aux personnages, ne contribuerait qu’à les magnifier.Ca bascule tant dans l’élégie qu’on ne sait si l’on est dans un cinéma incantatoire, mythologique ou eschatologique. C’est partout l’eau qui coule, l’arbre qui pousse et l’oiseau qui gazouille et tout cela survit au générique du film.