The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
BILLET D’AILLEURS : VIE PRIVEE, VIE PUBLIQUE

Je ne sais d’où vient la séparation dans la sphère politique entre vie privée et vie publique, ni où ses défenseurs puisent sa légitimité philosophique, morale ou politique. J’ai assisté, je l’avoue, plus amusé que consterné, à la levée des boucliers contre l’impudent agitateur russe qui, se posant en artiste (je suis malheureusement de ceux qui ne distinguent plus entre l’art et la camelote, l’agitation et l’exhibition, la critique et la hâblerie intellectuelles), a trouvé le meilleur pavé à jeter dans la mare médiatique et politique parisienne en publiant sur un site je ne sais quelles exhibitions sexuelles (artistiques ?) d’un candidat aux élections municipales. Je comprends que le grand et superbe coq gaulois ne permette pas à un personnage somme toute gogolien de s’immiscer dans sa vie privée et de perturber l’auguste vision qu’il se fait de la pratique politique, je ne comprends pas qu’il s’en offusque au point d’y perdre ses plumes… intellectuelles.
Je présume que cette séparation et le débat autour de son maintien et de sa défense est un corollaire, non-dit et non-écrit, de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. On ne veut pas savoir ce que tu crois ou ne crois pas, tu laisses tes péchés au confessionnal ; on ne te demande pas de déballer tes désirs, tu les laisses sur le divan de ton psy ; on ne réclame pas de toi de nous dévoiler tes secrets d’alcôve, tu les gardes pour tes mémoires que tu publierais une fois dans la tombe. En retour, on ne place pas des écoutes aux confessionnaux, des caméras aux cabinets de consultation, des micros aux chambres à coucher. Si ce n’est pour des raisons sécuritaires et seulement par les services habilités à te protéger contre… toi-même. La politique réclame de l’audace, de l’habileté et de grandes doses de duplicité. Le double discours – oui ; le dire vrai – non. La transparence dans les déclarations de revenus – oui ; la transparence dans la nomination aux postes politiques – non. Ce serait montrer de la puérilité, s’attirer les railleries de la classe politique et être la risée de la caste médiatique et intellectuelle qui préconise : « Sois un salaud chez toi et un honnête homme à l’extérieur. » La seule notion traçable dans la littérature politique est encore celle de la vertu, que de soit la vertu technique, morale ou civique, chez les Modernes et les Anciens. Or autant les indignés, de tous bords, contre le sort fait au candidat à la mairie de Paris surenchérissent sur les avantages de protéger la vie privée chez les politiques et poussent l’étroitesse hexagonale jusqu’à présenter cette protection comme « le socle de la démocratie », autant ils ne trouvent rien à dire sur la vertu qui serait, chez les Modernes comme chez les Anciens, dans l’adéquation – recommandable à tous égards – entre les convictions, les attitudes, les comportements et les gestes – chez les élus autant que chez leurs électeurs. Peut-être parce qu’ils se découvrent un sens du sacré pour la politique alors qu’ils sont dénués de tout sens du sacré ; peut-être parce qu’ils manquent totalement de vertu et qu’ils savent pertinemment que la vie privée se restreint souvent à la vie sexuelle et plus précisément la vie sexuelle para ou extra-maritale.
L’agora publique est bel et bien en train de changer, pour le meilleur et pour le pire, et les protestations contre l’intrusion dans la vie privée des hommes politiques ne sont rien moins que pathétiques. Elle n’est plus confinée aux cénacles où se pratique la langue de bois ni aux salles de rédaction des journaux et des chaines de radio et de télévision. L’époque où les politiciens se gardaient de déballer le linge sale de leurs rivaux pour ne pas voir déballé le leur ou que le pouvoir de discrétion et de divulgation se limitait à des cercles sur lesquels pesait le pouvoir politique est révolu. Les gardiens de la décence publique – et l’on ne saurait aspirer par les temps qui courent à davantage qu’une société décente au sens où certains philosophes politiques américains donnent à cette expression – sont tenus à la décence privée, les donneurs de leçons patentés sont liés par leurs leçons. Rien de plus banal, rien de plus probe… rien de plus anti-parisien. Les réseaux sociaux ne libèrent pas la parole sans la mettre à la portée de chacun, sans la vulgariser, et plutôt que de s’en féliciter, les chevaliers de la bonne conscience parisienne, les plus éloquents bien sûr, s’insurgent contre le déboulonnement d’un imbécile par un provocateur.
Je ne sais qui est ce candidat à la mairie de Paris, d’où il vient et où il avait l’intention de se rendre, mais il était visiblement de ces activistes politiques qui, protégés par le dogme de la séparation entre vie privée vie publique, s’est cru permis de trahir sa femme et ses enfants – car c’est une trahison quel que soit le pacte marital et parental entre eux – pour je ne sais quel vice de s’exhiber en ministre de je ne sais quoi devant je ne sais qui. Dans « Les Lettres persanes », Montesquieu remarquait avec la pertinence qui le caractérise : « Dès qu’un homme entre dans une compagnie, il prend d’abord ce qu’on appelle l’esprit du corps. » L’émotion n’est aussi vive que parce que ce serait tout le corps – le corps des hommes et des femmes visibles – qui en aurait pris pour son grade. Ce n’est pas seulement du vice, c’est du vice pour le vice, et si l’on croit que celui-ci s’arrête au seuil de sa chambre à coucher et que, dans la sphère publique, il se mue en vertu civique, c’est prendre les honnêtes gens, généralement invisibles, pour plus niais que les hommes politiques qui ne réalisent pas encore que les nouveaux populismes se logent dans la malhonnêteté avec laquelle ils abusent, au vu et au su des réseaux sociaux, de leurs prérogatives et de leurs privilèges. On est en droit de réclamer d’eux l’exemplarité et ceux qui ne veulent pas se soumettre à cette exigence n’ont qu’à aller s’improviser entrepreneurs ou négriers. Les cloisons entre privé et publique n’avaient pas lieu d’exister, elles ne résisteront pas aux réseaux sociaux. On regrette seulement que les critiques patentés ne condescendent pas encore à descendre de leur piédestal et à les investir, ne serait-ce que pour ne pas laisser à un provocateur, manipulé ou non, le soin d’assumer leur rôle.
D’ailleurs, de loin, je l’avoue, je trouve cette mêlée parisienne par une ère où sévissent les virus digitaux et coronai-res, plutôt décadente…

