The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LA PRINCIPAUTE DE MOGADOR

Après la visite de Sa Majesté, l’inauguration de Bayt Dakira, la signature du protocole d’accord sur la construction d’une Cité des Arts et de la Culture dont on ne connaissait encore que l’esquisse détachée des derniers jours d’Oscar Niemeyer, une nouvelle encore plus sensationnelle se répandit dans la ville. Ce n’était pas un autre titre international prestigieux qui venait s’ajouter à tous les autres et qu’on décernait à Essaouira pour la noblesse de son patrimoine, la richesse de ses sites, la variété de ses talents, l’attractivité de ses festivals, la diversité de ses marchés, la virtuosité de ses productions… Un nouveau classement, une nouvelle reconnaissance, un nouvel honneur. Essaouira, modèle du vivre-ensemble, atelier international des arts pluriels, estuaire des musiques du monde, asile pour retraités souhaitant se mettre au diapason des alizés, cinq étoiles au guide UNESCO de la sobriété, du bon goût et des bonnes manières… capitale autoproclamée des Bouderbalas. Tous ces titres, répercutés par les médias, ne changeaient peut-être pas grand-chose à l’acharnement du vent contre les murailles, les bronches et les volets, à la guerre que se livraient les chats et les goélands pour la récupération des détritus, au retour régulier des relents des égouts, au délabrement de plus d’un quartier, à la détresse des artistes qui peinaient à placer leurs croûtes ou leurs sculptures, à la pénurie du thuya qui rabattait les artisans sur du vulgaire frêne…, mais ils mettaient du baume au cœur des Souiris les plus férus de Titres, d’Honneurs et de Médailles et inspiraient les plumes les plus imbibées à l’encre de poulpe et les plus nostalgiques de la siba.
Cette fois-ci, c’était autrement plus important et l’annonce promettait de bouleverser le statut de la ville, ses mœurs, sa gestion… son régime. Elle n’avait rien de prestigieusement internationale ou de glorieusement universelle. Elle n’émanait ni de l’UNESCO ni de l’ONU, ni de La Mecque ni d’Al Azhar. Ce n’était pas Amazon qui installait son siège à Essaouira ni Facebook qui y créait son Campus de la Sottise et de la Censure, la Banque mondiale qui se donnait sa Bourse des Taux, la Haute Cour de Justice qui emménageait sur l’île ou Hollywood qui ouvrait une succursale dans la cité. C’était un dahir qui instaurait la… Principauté de Mogador. C’était plus que ce qu’Essaouira pouvait attendre de l’UNESCO, de l’ONU, de la Banque mondiale et de Facebook réunis. C’était plus qu’une reconnaissance de ses prétentions à se poser en capitale de l’Andalousie atlantique, en sanctuaire musical des Gnaouas, en ville sacrée des Bouderbalas silencieux, hurleurs ou chroniqueurs. C’était une sur-reconnaissance nationale, ni plus ni moins, un statut unique, sans précédent dans les annales modernes du Maroc, du moins depuis que l’on n’entrait plus en rébellion ouverte et se déclarait en rupture avec le Makhzen ou que les puissances européennes s’arrogeaient le droit de déclarer internationale une ville à laquelle aucune ne voulait renoncer. Une décision du Palais et du seul Palais, sans l’ombre d’une intervention étrangère, ni des Etats-Unis qui n’avaient pas plus de visées princières que de prétentions stylistiques ni des Russes qui n’avaient aucune considération pour d’autres arts que les leurs, ne montraient pas de patience pour leurs propres égouts et qui, depuis qu’ils s’étaient accaparé la Crimée, n’avaient plus de visées sur la vulgaire presqu’île de Mogador ni même les Chinois qui n’achetaient que des ports d’un tonnage mille fois supérieur à celui d’Essaouira et n’acquéraient que des châteaux de marbre et non de sable. Ce dahir venait récompenser une ville qui ne cessait de se remettre de la désertion de ses filles et fils prodigues, de célébrer ses arts, de louer sa résistance aux vagues et aux vents, d’encenser la bonne-entente entre les humains et les démons, de rendre hommage à sa baraka en crustacés, en huiles et en zaouïas, de reconnaître les vertus curatives de son vent… et de mettre un terme à sa rivalité avec Asilah. On ne savait encore quel serait son statut, s’il ressemblerait à celui de Monaco ou d’Andorre, et si la principauté aurait une vocation cinématographique, festivalière ou casanière.
Les débats publics portaient bien sûr sur le choix du prince ou de la princesse. Mogador avait ramené sa première et dernière Palme d’Or du festival de Cannes au Maroc, il n’était que normal que son prince soit un Maure, qu’il se nomme Juba II ou Othello II. C’était là que la sauterelle marocaine avait gagné ses lettres de noblesse gustative, il n’était que naturel qu’elle figure sur les armoiries de la principauté. La ville se remarquait dans le monde entier par son souab, il n’était que logique qu’elle se donne un protocole synthétique qui réunirait toutes les politesses du monde. C’était le plus doux et tendre des microclimats au monde, on n’attendait rien moins d’elle que d’ouvrir un atelier de couture pour se donner une collection mogadorienne. On se mit à attendre le prince ou la princesse sans trop s’intéresser à ses prérogatives et aux liens que la Principauté aurait avec le Royaume. On ne doutait qu’il ou elle serait de sang bleu et ce n’étaient pas les candidats, proches ou lointains, compétents ou incompétents, qui manqueraient.
Or un mois plus tard, personne n’avait été nommé. Ce devait être une nomination à vie et aucun prince ne souhaitait s’engager à perpétuité. Ce devait être un rôle visionnaire et les visionnaires se rencontraient davantage dans les zaouïas que dans les palais. Ce devait être un bâtisseur et nul ne se voyait bâtir des châteaux sur des dunes et des rochers. Ce devait être un gestionnaire et aucun prince, demi-prince ou quart-de-prince n’était roué à la gestion d’une ville qui se prenait, malgré son délabrement et sa possession, pour une principauté. La population se nourrissait de rumeurs et l’une ne se diluait pas dans le vent qu’une autre suivait. Tous les personnages pressentis avançaient un prétexte ou l’autre pour se dérober aux charges princières. L’un prétendait qu’il avait les bronches trop sensibles pour qu’ils résistent au vent, l’autre qu’il ne pouvait négliger ses œuvres philanthropiques à travers le Maroc. Un troisième ressentit la proposition comme une cuisante rétrogradation, le précipita dans la dépression et plutôt que de s’en remettre aux Gnaouas, il alla se faire traiter à Vienne. Un quatrième demanda à avoir au moins le choix de son lieu d’exil. On n’arrêtait pas de rapporter les réactions des personnages, plus douteux les uns que les autres, qui n’étaient ni de sang rouge ni de sang vert. L’un se serait exclamé : « Plutôt Bershid que cet asile doré ! », un deuxième : « Plutôt me faire Bouderbala que d’endurer du Souiri du matin au soir, douze mois par an ! » Un troisième proposait carrément de rétrocéder la ville aux Français, aux Portugais ou même aux Saoudiens qui colonisent par le faste. Un quatrième de la mettre sous le magistère d’un descendant du Saint qui en ferait la Principauté juive du Maroc, haut-lieu de pèlerinage, cour des miracles et des merveilles. Dans la lutte qui opposait, pour reprendre des notions kabbalistiques, l’Oncle et le Neveu, on inclinait pour le plus Bredouilleur des deux, dont personne ne comprenait ce qu’il disait pour la simple raison que personne ne l’entendait. Un énième s’écria : « Plutôt la Sicile que dak bled el khalia ! » Les uns étaient allergiques aux oiseaux, les autres aux Gnaouas, aux salamalecs, aux sardines. On dut reconnaître que malgré les inlassables démarches et louanges de S. E. Monsieur le Conseiller et son rayonnement dans le monde, Essaouira restait la mal aimée des notables du Royaume.
La population se résigna à se contenter d’un roturier qu’on recruterait sur la base de la vision qu’il caresserait pour la ville. Les candidats ne manquèrent pas, plus ingénieux les uns que les autres. Un ancien patron du Club Méditerranée proposait de convertir la ville en un vaste Club Atlantique. Un célèbre psychanalyste en centre de thérapie par le vent. Un hadaoui en zaouïa des zaouïas. Un promoteur en parc d’architecture. Un chercheur en campus de la Convivencia. Un artiste en Venise de l’Atlantique. Mais il s’avéra que le clubiste n’avait été ni membre de la direction générale du Club Méditerranée ni même directeur d’un centre et qu’il s’était contenté de passer ses jeunes années à sillonner les clubs et à amuser les vacanciers de ses pitreries avant de rentrer au pays bercer ses vieux jours. Le psychanalyste n’était qu’un moine défroqué. Le hadaoui était cul-de-jatte symbolique et n’avait pas plus sillonné le Maroc que le monde. Le promoteur avait bel et bien publié un ouvrage sur l’architecture où il présente celle-ci comme « le sanctuaire alliant tous les arts dans le moulage de l’espace », mais il ne connaissait aucun des architectes qu’il se proposait d’attirer à Essaouira pour ériger leur « monument au vent » et il présumait trop de leur veine philanthropique pour les attirer pour du vent. Le convivialiste était un missionnaire de la Religion perdue. Le commissaire de la Biennale ne voyait pas des gondoles sillonner la médina et l’on doutait que les pontons qu’on proposait de poser sur des barques résistent à la rage de l’océan. On s’accorda enfin sur la candidature de l’auteur de cette chronique comme instigateur de la principauté sinon comme prince. Malheureusement, il venait de commettre une fatale faute littéraire – qui en terre de siba passe pour irrémédiable – en publiant sa chronique sur FB et en créant le leurre que Mogador pourrait un jour devenir une principauté…

