The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
DANS LE SILLAGE DE PLATON : L’EXCLUSION DES POETES

Platon dénonce la poésie pour son indignité ontologique autant que pédagogique. Elle ne restitue pas l'essence intelligible des phénomènes qui se rencontrent dans la réalité. Seulement une imitation chargée d’extravagances qui ne contribuent qu’à la caricaturer. La catharsis que la poésie provoque, déchaînements passionnels et comiques, ruine la retenue des sentiments et des passions par l'intellect censé museler l'âme irascible par l'âme de la raison : « Et à l'égard de l'amour, de la colère et de toutes les passions agréables ou pénibles de l'âme, qui sont, disions-nous, inséparables de toutes nos actions, l'imitation poétique n'a-t-elle pas sur nous les mêmes effets ? Elle les arrose et les nourrit, alors qu'il faudrait les dessécher, elle leur donne le commandement de notre âme… » Platon s’en prend en particulier à la manie anthropomorphique des poètes enclins, par leurs excès et leurs frasques poétiques, à engendrer des aberrations religieuses. Il rejette les ruses, les caprices et/ou les violences que leurs mythes prêtent aux Dieux. Il reproche encore à la poésie qu’en imitant des personnages contradictoires elle n’en vienne à tenir le pour et le contre, au point qu’on ne sache quelles positions elle prescrit. Ce grand conservateur craignait tant le pouvoir de corrosion et/ou de diversion des poètes qu’il ne proposait rien moins que de les exclure de la cité idéale. Aristote emboite le pas à Platon et son attaque contre les poètes, motivée par leur profusion mythologique, s’inscrit, elle aussi, dans un souci de rationaliser la religion pour lutter contre la mollesse des mœurs. Il invoque le principe selon lequel « les poètes sont de grands menteurs » pour récuser leurs allégations sur les divinités. Le monde céleste, constant et immuable, est invoqué contre le relativisme des écoles humaines qui toutes se bornent à considérer le seul monde sensible.
Platon aussi semble distinguer entre vrais et faux dieux : « Aucun des enfants de Zeus ne prend plaisir ni à la ruse, ni à la violence, et n’a pratiqué par conséquent ni l’un ni l’autre de ces actes » (Platon, Les Lois XII, 941b). Il marginalise l’intérêt que les dieux auraient pour les hommes qui ne seraient que les pâles ombres de réalités intelligibles, des phénomènes secondaires dans une conscience universelle, des brouillons dans la création divine de l'Homme. Des marionnettes, retenues et ballottées par les fils intérieurs de leurs passions, évoluant en fonction du degré d’amusement ou de sérieux que recherchent les dieux qui les ont inventées pour prendre leur plaisir à leur manège : « Considérons chacun de nous, êtres animés, comme une marionnette fabriquée par les Dieux : soit que la composition en ait été pour ceux-ci un objet d’amusement, ou qu’ils y aient mis un certain sérieux ; car c’est une chose en vérité dont nous ne connaissons rien ! Mais ce que nous savons fort bien, c’est que les états dont j’ai parlé sont en nous comme des cordons ou fils intérieurs, qui nous tirent et qui, étant mutuellement opposés, nous entraînent en sens contraire vers des actions opposées ; et c’est en cela que réside la différence qui sépare vertu et vice » (Les Lois I, 644 d-e). Platon privilégie à sa manière les dieux qui se seraient donné les hommes pour se divertir de leur manège : « … de son côté, l’homme […] a été fabriqué comme un objet d’amusement pour la Divinité, et il est de fait qu’être cela constitue réellement ce qu’il y a de meilleur en lui ; que c’est donc en accord avec cette idée, c’est-à-dire en s’amusant aux amusements les plus beaux possibles, que tout homme et toute femme doivent passer leur vie » (Platon, Les Lois VII, 803c). L’homme ne résiste au tournis des passions qu’autant qu’il s’aligne sur la délibération raisonnée qui génère la loi de la cité et trouve son plaisir à en procurer aux dieux. Cela dit, s’il est un humanisme platonicien, il réside dans le statut des parents et des grands-parents dont Platon privilégie le culte sur celui des statues des dieux.
Platon n’incrimine autant les poètes que parce qu’ils tenaient rang de hérauts sinon d’oracles, inventeurs de mythes et animateurs de cultes. Depuis que l’humanité monothéiste s’est donné des « révélations », la tension entre philosophie et poésie se serait muée en tension entre philosophie et révélation, à moins que l’on n’assimile les prophètes à des poètes…
Photo : Vera Wilde

