FILLE DE VOIX / Neri Segrè

6 Oct 2015 FILLE DE VOIX / Neri Segrè
Posted by Author Liliane Stein

Fille de Voix (de l’hébreu « Bat Kol ») est, selon la tradition talmudique, la voix qui subsiste de Dieu après son exclusion des débats talmudiques. D’emblée, la question de l’existence de Dieu est posée. Mais, vu que les sages du Talmud « se revendiquaient de lui sans trop s’encombrer de son existence ou de sa non-existence », est-ce vraiment la question ? L’auteur voit dans son absence, un abandon de l’homme. Ce qui ne l’empêche pas, à l’instar des rabbins, de jongler avec les concepts, préceptes et autres citations empruntées au Talmud.

Le Talmud n’est pas linéaire, et cet essai non plus. Tout en nous prévenant que cet ordre est tout à fait arbitraire, l’auteur divise son ouvrage en trois parties. Il rappelle tout d’abord l’importance de l’étude dans le judaïsme puisque « sans étude, le monde s’écroulerait ». Puis, il aborde la question du sens et nous met véritablement sens dessous dessus : du « sacerdoce du sens » à son altération en passant par le rêve puis l’audace du sens. Enfin, il explore « la demeure sur terre » et constate qu’ « on est environné par le vide. C’est lui qui nous donne le vertige. (…). La vie nous rend l’écho de notre absence  – peut-être aussi celui de Dieu. » L’auteur nous montre comment les rabbins s’en arrangent. Il décrit l’acceptation de la souffrance adoptée par Rabbi Akiba et l’hédonisme pratiqué par Hillel. Enfin, l’épilogue revient sur la question de la non-existence de Dieu mais « l’essentiel reste de continuer de parler de Dieu pour mieux le faire parler », sans tomber bien entendu dans les extrêmes, et toujours « en quête du bon chemin ou de la bonne voie ».

Ce faisant, Neri Segrè, à travers leurs récits et enseignements, nous familiarise avec les sages du Talmud : Rabbi Akiba, Ben Azzaï, Rabbi Elazar Ben Azaria, Hillel, Shamaï, Ben Zacchaï et d’autres. Autour de son thème de prédilection, l’abandon de l’homme par Dieu, l’auteur les cite, les rapproche, les oppose, reprenant leurs différends, voire leurs disputes. Tout en nous indiquant les différents procédés d’interprétation rabbinique, il les utilise. Alors prenez garde ! Un train (de pensée), une idée, peut en cacher un autre… Ses propos, dans le ton du Talmud, sont tour à tour pertinents et impertinents, ressuscitant le caractère vivant et essentiel des débats. Dans le même temps, au cœur des discussions talmudiques, il fait intervenir de nouveaux acteurs. Abd el-Qâder el-Jilâni, le maître soufi, s’adressant à Dieu, lance : « Tu es un aveugle conduit par un aveugle. » Confucius tient des propos qu’on pourrait attribuer à Rabbi Hillel : « Zigzong dit : ‘’Je ne veux pas faire à autrui ce que je ne voudrais pas qu’on me fit. ‘’ Le maître dit : ‘’Allons donc ! Tu n’en es pas encore là. » Nietzsche est intrigué par le destin du peuple juif qui, sans relâche, ne désespère pas de l’idée de Dieu. Kafka, surtout, se mêle aux débats par ses aphorismes et des extraits ou commentaires (de l’auteur) sur Le Procès ou Le Château.

Cette yeshiva insolite est accessible à chacun comme dans la parabole de la loi du Procès de Kafka. Il suffit d’y entrer. Le lecteur referme le livre, étourdi et ébloui par toutes ces discussions et points de vue psychanalytique, théosophique et philosophique. Mêler et mettre en écho les rabbins, Confucius et Kafka n’est pas dans les habitudes du judaïsme, comme le déplore l’auteur. Il y a dans ces confrontations et rapprochements à travers le temps, dans ce ‘’plagiat ‘’ à la Pierre Bayard, une jubilation et un certain apaisement. Le lecteur n’est plus seul à se poser et ne pas se poser la question de l’existence de Dieu, de son absence ou de son manque de miséricorde. On pense à ce proverbe juif : « l’homme pense, Dieu rit. », seulement ici, l’homme rit avec Dieu.

Renseignements sur Fille de voix :
http://www.matanel.org/content/fille-de-voix

Se procurer Fille de voix :
http://recherche.fnac.com/ia2180451/Neri-Segre