The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
JOURNAL DE LA PERPLEXITE : PROMETHEE MUSK

C’est un grand enfant obstiné qui réaliserait les rêves de tout enfant. Agir par la seule force de la pensée. Construire des fusées pour se lancer à la conquête de l’espace. Conduire une voiture sans toucher le volant et qui se transformerait en avion pour passer les bouchons. Acheter tout ce qui plait pour le conserver et tout ce qui déplait pour se venger ou le démolir. Ce n’est peut-être plus un être humain, mais un robot se faisant passer pour un humain. Je ne comprends pas grand-chose à ce qu’il dit. Peut-être parce qu’il ne dit rien, peut-être parce que ce qu’il dit dépasse les dérisoires limites de mon entendement et de mon univers de chair et de sens. Il n’aurait pas de patience pour les concepts, il serait doué pour les algorithmes. Lui-même ne se concède de curiosité que pour ce qui le dépasse et qu’il tente d’explorer. Il aurait compris qu’il n’est pas de sens dans les limites de la terre et d’une vie bornée par la mort. Ses questions ne seraient plus les mêmes que les miennes. Elles ne s’inscriraient pas dans ce qui, de Parménide à Heidegger, se révèle comme la grande conversation ou le grand radotage des humains. Il n’aurait lu ni l’un ni l’autre. En revanche, il affirme avoir lu Schopenhauer et Nietzsche dans sa jeunesse. Il n’en aurait pas retenu grand-chose, il ne leur en veut pas pour autant. Il n’était pas conçu pour disserter sur eux ou pour les déconstruire. Il n’était pas davantage conçu pour se poser les questions des limites de la connaissance. Mais pour se transporter ailleurs et considérer les choses autrement. On ne peut le suivre et le perdre dans ses inventions sans conclure à une certaine péremption de la philosophie, qu’elle traite des sciences ou de l’âme. Ce qui serait, à n’en pas douter, plus aventureux et risqué que par les textes navrés de la terre.
Musk ne donne ni conférences ni leçons, il ne donne pas même d’interviews, il converse pour ne rien dire parce qu’il ne saurait quoi dire sinon qu’il n’est de vérité que physique, de laboratoire qu’aérospatial ou neuronal, que l’homme est une misère qu’il vaut mieux remiser dans une tombe que poster sur une chaire. Il n’est pas capable d’enchaîner deux arguments, ne trouve intérêt ni à ce qu’il dit ni à ce qu’il entend. L’homme est le dernier de ses soucis. Il ne voit que Musk et en Musk il ne voit que le presqu’humanoïde qui s’amuse à braver les limites des hommes, à briser les charmes de leur miraculeuse présence sur terre, à arracher les natures les plus poétiques à leurs recueillements et à leurs messes. Plutôt recruter ses robots parmi les hommes que les fabriquer à partir de pièces détachées auxquelles les ingénieurs insuffleraient une AI en guise d’âme. Ce n’est pas tant un conspirateur qu’un machineur. Ses équipes brodent autour du personnage, avec toute l’émotion et la gratitude que peuvent montrer des poches qui larmoieraient au rythme des ventes de voitures et des abonnements aux satellites, la podcast-graphie d’un nouveau Titan particulièrement ingénieux, dépensier et futuriste. Concernant ses œuvres – parce que la philanthropie assure les meilleures relations publiques –, ses liaisons – qu’on a du mal à suivre –, sa progéniture – qu’on peine à démêler –, ses déplacements – auxquels il traîne sa postérité –, ses… loteries – qui seraient une trouvaille en matière de corruption par la charité. La toile abonde en récits où il se déguise pour tester le service dans un hôpital ou un restaurant, repêcher des clochards dans la rue, exhiber une nouvelle Shéhérazade avec laquelle il n’engendrerait ses X et ses Y qu’in vitro.
Ce n’est pas un vulgaire Christ, ce serait un Christ intersidéral. On ne l’appelle d’ailleurs qu’Elon. On lui accole Dieu, il n’en parle pas sans bégayer. La question l’assommerait plus qu’elle ne l’intéresserait, il ne s’en montre pas moins poli avec lui et avec ceux qui la posent. Il se déclare de culture chrétienne pour se dérober à la question sur sa religion. Il se serait volontiers converti au judaïsme si les Juifs ne s’étaient mis contre toute attente à croire en… Dieu. A suivre ses frasques, ses mondanités, ses procès, on a l’impression que le cinéma serait passé à la Silicon Valley, avec ses bons, ses brutes et ses truands, sans que l’on ne sache qui est quoi et encore moins comment ça va se terminer. Ce n’est pas à une bataille électorale que nous avons assistée, mais bien à un western électoral remporté haut la main par une coalition de brutes. Dans une croisade contre le wokisme dont nul ne sait ce qu’il recouvre sinon du dépit dans la classe moyenne américaine excédée par ses élites universitaires et artistiques et chez les inénarrables intellectuels parisiens.
Le bonhomme serait dénué de toute sensibilité écologique pour la simple raison que l’écologie traite des râles de la terre et qu’il est pour la laisser mourir en faveur de la lune ou de Mars. Il milite pour la culture intensive de la natalité humaine non tant pour peupler la terre – elle est assez peuplée comme cela – que pour s’assurer des cohortes de colons pour les autres planètes. Il est peut-être fou, il l’est sûrement. Ce n’en est pas moins un spécimen du surhomme techno-inter-planétaire qui menace de déboulonner le misérable sous-homme planétaire. Son humanité serait métallique, une réincarnation prométhéenne, avec ses promesses et ses déboires, ses échecs et ses succès, ses chorégraphies et ses clowneries et qui mourra assurément d’un mal du foie. C’est d’ores et déjà un ogre qui ne maternerait ses enfants que pour mieux les dévorer. On a de premiers signes avec son aîné qu’il a répudié pour avoir changé de genre. Ce n’est pas parce que c’est l’homme le plus riche au monde que je vais me priver d’en faire le héros de la nouvelle stupidité techno-humaine – ce serait céder à la pernicieuse censure qui dissuade toute critique du commerce pour le commerce qui ne consent du génie qu’aux poches. Nous serions assurément à l’aube d’une nouvelle dictature. On n’a plus besoin de penser, on doit se plier à l’algorithme universel. L’homme poétique cède le pas à l’homme technologique. Nous sommes d’ores et déjà des créatures hybrides, dans une mesure ou l’autre, selon l’âge, et ceux qui ne le sont pas crouleront bientôt sous les applications.
Ce serait une fatale erreur civilisationnelle que de louer toutes les lubies de Musk sous prétexte qu’elles sont celles d’un génie ou d’un ingénieur particulièrement pugnace. Il est assez riche pour se permettre tout ce qu’il veut, racheter des médias, intimider ses concurrents et ses détracteurs en les menaçant de procès, je suis assez pauvre pour qu’on me passe l’absence – technique – de toute empathie pour le personnage. C’est dans la grande mêlée humaine un de ces énergumènes qui de Budapest à Séoul via Washington, Buenos Aires et Jérusalem sévissent contre les belles âmes décidées à en découdre avec Hegel et à renouer avec Hugo, une menace sur l’humanité acculée par les barons de la Tech à attendre son salut de puces dans les cervelles. Je n’écris pas sur les gorilles parce que je ne sais rien sur eux ; je n’écris pas davantage sur Musk parce que je ne sais rien sur lui. J’ai néanmoins le droit d’émettre des râles et des soupirs sur l’humanité qui se décomposerait sous les coups de boutoir des algorithmes. Peut-être envisager une résistance contre l’oligarchie technologique qui menacerait l’humanité en moi et en l’autre. On ne combattra pas la propagation de leur régime à l’ensemble de la planète avec des pétitions proposant niaisement six mois de moratoire dans la recherche et le développement – surtout quand elles sont signées par des personnages comme Musk. Ce ne sont pas davantage des régulations gouvernementales que les oligarques auront vite fait de contourner en portant au pouvoir des barons des marchés, des banques et de la Bourse qui arrêteront la terrible incarcération technologique de l’homme. Mais des lames de fond au sein d’activistes qui lanceraient de vastes campagnes de boycott sous des slogans du genre : « Sus aux robots et à leurs montreurs ! »

