The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : SHAKESPEARE, LE ROI LEAR (1603-1606)

Le Roi Lear, qui évoque la figure légendaire de Leir, roi mythique de l'île de Bretagne à l'époque celtique précédant la conquête romaine, se démet de ses fonctions et de ses prérogatives en faveur de ses aînées qui, basculant dans l’hypocrisie, consentent à se prêter à l’étrange sollicitation de leur père et à lui marquer tous les témoignages d’amour et de désintéressement qu’il attend d’elles. En revanche, Lear répudie la plus jeune de ses trois filles, Cordélia, dont le crime « est de ne pas posséder le talent disert et onctueux de dire ce que je ne pense pas », de même que son conseiller, le comte de Kent, qui prenait sa défense. Le bannissement de Cordélia conduit le duc de Bourgogne à renoncer à ses visées matrimoniales sur elle et c’est le roi de France, séduit par sa vertu et sa sincérité, qui l’épouse. Sitôt en possession de leurs royaumes, les aînées, Goneril et Regane n’épargnent rien pour priver leur père du reste de ses privilèges. Parallèlement à leurs menées, le bâtard Edmond, conspire contre son père, le comte de Gloucester, pour s’assurer son titre et son héritage qui devaient revenir à Edgar, un fils légitime, qui doit s’enfuir. Edmond est décidé à parvenir à ses fins : « Ainsi donc, Edgar le légitime, il faut que j’aie votre patrimoine [...]. Que je [le] doive à mon esprit, sinon à ma naissance ! » Il se lie à Goneril et à Regane et c’est une double intrigue, s’insinuant l’une dans l’autre, que Shakespeare doit, à son habitude, dénouer dans une pièce sur la dégénérescence morale et politique dans le sillage de la dégénérescence sénile.
Kent, brave et honnête intrigant lésé, revient déguisé sous le nom de Caius pour continuer de servir son roi, il tente de déjouer les conspirations contre lui et de démasquer les uns et les autres : « … je vais plier en mortier ce scélérat brut et en crépir le mur des latrines… » Personnage aristophanesque mû par la colère, il n’a pas la langue dans sa poche et abonde en invectives, plus recherchées les unes que les autres. Le roi Lear est par ailleurs flanqué d’un bouffon qui dans cette pièce tiendrait à sa manière le rôle du chœur antique. Il commente, il raille, il nargue, il déblatère, il plaisante… il proverbialise. Sa parole, truculente et provocatrice, remplace celle des dieux, elle proclame des vérités sur le mode du sarcasme sans s’attirer de remontrances – presque pas – ni mériter de répliques. Shakespeare décline les tournures que prend la folie, tant chez le bouffon qui en fait l’instrument de son métier, débitant des propos décousus en toute impunité, montrant autant d’érudition que de dérision, égrenant les concepts, les maximes, que chez le roi, visiblement au bord de la sénilité, l’esprit perturbé, atteint dans ses entrailles et dans sa chair par l’ingratitude de ses héritières : « Procurez-moi des chirurgiens, je suis blessé à la cervelle. » Edgar est contraint, lui, de « se » posséder, simulant la folie, pour échapper aux manigances de son frère : « … celui qui, dans la furie de son cœur, quand se démène le noir démon, mange la bouse de vache pour salade, dévore les vieux rats et les chiens noyés… » L’humanité se serait abâtardie par les déchaînements conspirateurs de tous contre tous : « Notre chair et notre sang, milord, sont tellement corrompus qu’ils détestent ce qui les engendre. » On ne sait plus qui est souverain, maître de soi, qui est aliéné, se livrant à ses passions pour le pouvoir, qui est philosophe, délirant dans tous les sens.
Ce n’est pas tant sa poétique théâtrale qui fait la grandeur de Shakespeare que sa sournoise et pertinente pénétration de l’humain dans un univers tant chamboulé qu’il est assimilable à un « grand théâtre de fous » qui n’aurait ni arrière-mondes ni mondes à venir. Des divisions et des émeutes ; des discordes et des conspirations. Les filles et les fils tuent les pères, les frères et les sœurs s’entre-tuent, les épouses font tuer leurs maris. Rien ne va plus : « Nous avons vu les meilleurs de nos jours. » Les nouveaux ne laisseraient prévoir que des dénouements malheureux, que ce soit la mort de Lear, libéré de sa démence, que de Cordélia, malgré son innocence. Dans cet univers, ni le pouvoir ni la vertu ne garantissent contre la trahison intergénérationnelle et transgressionnelle. Dieu serait plutôt absent, Shakespeare ne prenant pas même la peine de l’assimiler à l’un des dieux des panthéons anciens, se privant volontiers de leur poétique, nommant néanmoins « … les dieux titulaires qui tirent leur gloire des impossibilités humaines… ». C’est l’orage sur la lande et sur la terre, ce n’en présente pas moins des accents bibliques et c’est ce qui séduit une humanité imprégnée des frasques et des prophéties de l’Ancien Testament. En définitive, c’est la bâtardise louée par Edmond comme catégorie morale qui sévit : « Nous, qui, dans la furtive impétuosité de la nature, puisons plus de vigueur et de fougue que n’en exige, en un lit maussade, insipide et épuisé, la production de toute une tribu de damerets engendrés entre le sommeil et le réveil ! » Ce serait encore lui qui voit le plus clair dans la nature de « l’homme putassier » qui met « ses instincts de boue à la charge des étoiles ». La grandeur de Shakespeare consisterait à caricaturer des traits humains qui aujourd’hui encore se parent de langue de bois pour passer inaperçus. Les Anglais étaient et sont restés des maîtres du trait d’esprit. De Shakespeare à Agatha Christie, ils donneraient l’air blasé de n’avoir rien produit d’intéressant.
Dans le théâtre, la vision (la vue) soutient le texte. Ce qu’on voit donne des décors aux situations, propose des personnages aux dialogues et comble les carences de la narration que déploie sa simple lecture. On ne va plus au théâtre pour voir la pièce, mais pour découvrir la nouvelle adaptation qui nous en est proposée, avec les remaniements, les corrections, les allusions inspirés par l’air du temps, et l’incarnation des personnages par des acteurs souvent choisis parmi les plus talentueux et célèbres. Les pièces de Shakespeare – celle-ci plus que les autres – seraient désormais autant de partitions théâtrales et ce serait ce qui garantit encore le mieux leur classicisme contre l’ennui. Shakespeare était un auteur sournois sinon comique et on a si peu insisté sur son humour qu’on a fait de lui le dramaturge de l’humanité. Sans son esprit caustique, il n’aurait pourtant pas brossé des caractères immortels. On s’attache aux personnages qui débordent des intrigues. Bien sûr le roi Lear, entre le jour et la nuit, entre démence et sagesse, doutant de sa propre chair pour soumettre ses filles à une épreuve qui ne pouvait que se retourner contre lui et le dépouiller de ce qu’il reste de l’amour quand il est mis à l’épreuve, s’accommodant de son bouffon comme d’un côté obscur et railleur en lui qu’il n’assumerait que lorsqu’il achèvera de troquer sa couronne royale contre une couronne divine de plantes vénéneuses et se mettra à son tour à divaguer.
L’encensement universel de Shakespeare dissuade le dénigrement. On ne peut que persister à s’émerveiller d’« Othello » pour ne point parler du rocambolesque dénouement de « Roméo et Juliette ». Il n’était pas jusqu’à Victor Hugo pour se recruter parmi ses admirateurs : « Un nuage flotte toujours dans la phrase anglaise. Ce nuage est une beauté. » Cela dit, on ne peut s’empêcher de se demander combien d’excellents dramaturges reposent dans l’ombre que ne cesse d’épaissir la gloire – méritée ou imméritée – de Shakespeare. Lorsque Lear implore qu’on le rassure sur son personnage et demande : « Qui est celui qui pourrait me dire qui je suis ? », le fou répond aux détracteurs de Shakespeare : « L’ombre de Lear. » Ailleurs, il s’enhardit à lui rétorquer : « Tu n’es plus qu’un zéro sans rien devant ; me voici plus que toi ; je suis un fou ; toi tu n’es rien. » En vérité, je ne me souviens pas de ce que devient le bouffon. Le chœur, toujours délirant quand il traite de l’homme en toute vérité, ne meurt pas, même si de nos jours les bouffons que l’on rencontre sur les plateaux télévisés sont si imbus de leurs vaticinations intellectuelles qu’ils irritent davantage qu’ils n’amusent…
Photo : Louis Candide Boulanger (1836)

