JOURNAL DE LA PERPLEXITE : UN LECTEUR PERDU

6 Feb 2026 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : UN LECTEUR PERDU
Posted by Author Ami Bouganim

Les lecteurs ne sauraient plus à quels livres se vouer. Ils croulent sous les titres qui encombrent l’esprit davantage qu’ils ne le libèrent, perturbent le bon sens davantage qu’ils ne le cultivent. On a l’impression que ce manège tourne en vase clos, entre éditeurs, critiques et, incidemment, les auteurs, convertis par le commerce littéraire en autant de nègres. Maintenant que la bibliothèque universelle explose, qu’on n’a que l’embarras du choix, qu’il n’est aucune raison de lire la dernière parution d’un intellectuel qui débite des livres ad nauseam plutôt que des ouvrages qui ont survécu à toutes les nausées et qui sont à portée d’un clic, on en serait à choisir de cultiver sa perplexité plutôt que de la brader pour des boniments inconsidérés sur des textes indigents promus par des auteurs occasionnels se doublant de promoteurs. Baudelaire dénonce le goût frelaté par le coût marchand qui détermine la valeur et le mérite, il s'indigne du sort fait à Poe, mort dans un caniveau, auquel on reprochait l'intelligence de son écriture. Ses éditeurs et les critiques lui reprochaient plus précisément d'écrire « avec une fastidieuse difficulté et dans un style trop au-dessus du niveau intellectuel commun pour qu'on pût le payer cher » (C. Baudelaire, « Edgar Poe, sa vie et son œuvre », La Pléiade, vol. II, p. 307). Souvent, rien ne justifie le succès des uns, rien n’excuse l’échec des autres. On ne sait à qui ou à quoi s’en remettre, on est perdu par les publicités déguisées en critiques. Il arrive même qu’on succombe au carambolage des ouvrages au point de se demander s’il n’est pas préférable de s’abstenir de lire pour conserver sa lucidité intellectuelle.

Les plus doués des auteurs ressentent le texte littéraire comme potentiellement plus vaste, riche et immuable que la vie. L'inspiration serait motivée par ce surplus textuel qui constituerait l’âme de la littérature. Cela dit, derrière toute écriture transpire une vocation testamentaire, à moins qu’on n’écrive que pour vendre des livres et gagner sa vie à la perdre à l’écrire. On n’a jamais fini de transcrire son testament, encore moins de le corriger. Il manque toujours une lettre ; une lettre est toujours de trop. Désormais, les livres ne résistent pas plus de trois mois sur les devantures des libraires et rares sont ceux destinés à y reparaître.

Les auteurs invétérés s’exténuent à produire des livres qui souvent n'innovent pas grand-chose ni ne rivalisent avec les classiques de la littérature universelle. Pervertis par la sarabande médiatique autour des livres, ils ne lisent plus tant par intérêt et n’écrivent plus tant par vocation que pour continuer de produire des livres. Ils se révèlent des limaces qui laissent une traînée de salive sur les pages destinées à composer leur suaire. On doit se résoudre, l’écriture aliène non moins qu’elle libère. Les livres sacrés sont souvent des grimoires auxquels les humains prennent leurs terribles augures pour s’entretuer. Or plutôt que de se libérer, ne serait-ce que partiellement, de l’écriture on la célèbre, les asiatiques non moins que les occidentaux, les musulmans non moins que les juifs. Les livres les plus savoureux restent encore ces textes minces dont la lecture laisse l’écho d’une voix qui pince nos lignes intimes. Sinon c’est la mare des essais et des biographies où les livres prennent le poids de leurs auteurs. On devrait bouder les productions des auteurs en série, de même que des vedettes politiques, médiatiques et cinématographiques, pour préserver autant que possible le livre de sa liquidation générale. On ne lit – lira – plus les pavés ; on ne devrait plus en lire. Plutôt Montaigne et Pascal que Heidegger et Sartre ; plutôt Cervantès et Modiano que Proust et Pérec.

Le jour n'est pas loin où l’on s’en remettra à l’intelligence artificielle pour produire des livres non moins brillants que ceux qui racolent les lectures à travers les écrans. Les livres mémorisés engendreraient d'eux-mêmes de nouveaux livres. Surtout dans les sciences humaines et sociales dont les productions ne sont souvent que des galimatias plus ou moins agencés de plagiats et de citations. Bientôt les ordinateurs produiront des encyclopédies amoureusement robotisées parmi les plus exhaustives au monde. La bibliothèque de l’avenir sera une tour de Babel où l’on ne se risquera pas sans se perdre. Elle aura les lignes d’une cathédrale où l’on ne prie plus ou celles d’un donjon où l’on serait condamné à se nourrir de papier sans rien assimiler.