The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
CHRONIQUE DE MOGADOR : LE DISSIDENT DE TAF-LOUSTE

Dans un livre aussi riche qu’étonnant Mohamed Hifad restitue l’Essaouira de notre enfance commune dans les années 50. Il habitait le deuxième étage de la bâtisse accolée au palais du Pacha aveugle, détruite par les Indépendantistes pour le punir de sa collaboration avec les Français. La bâtisse était largement lézardée, l’escalier était obscur, les toilettes se trouvaient dans un étage intermédiaire, la verrière ne cessait de craquer sous les assauts du vent. Les toiles d’araignées dentelaient les coins, les rats montaient des magasins, les hirondelles se heurtaient douloureusement aux murs de la cour où elles s’étaient imprudemment introduites. Ce n’en est pas moins dans mes souvenirs une bâtisse du bonheur, peut-être parce que ses fenêtres donnaient d’un côté sur les parterres fleuris du Minzeh, de l’autre sur la somptueuse rue d’Angleterre qui résonnait des mélopées berbères des trieuses d’amandes.
Le livre s’intitule « Tawala à Mogador-Essaouira ». Tawala serait le tour, comme dans l’expression « c’est mon tour », et par extension peut-être la tournée. C’est le nombre 7 qui, là comme ailleurs, rythmerait les tours. Dans les domaines cosmiques, agraires, domestiques, voire biographiques. Sept années de sécheresse sont suivies de sept années d’abondance, sept jours de vent de sept jours d’accalmie. Les tapis tissés dans la ville sont de sept couleurs, les foulards des démons Gnawa aussi. Essaouira a sept portes, les noces durent sept jours, le pèlerin exécute sept tours autour de la Mecque, le solliciteur autour de l’arganier sacré. L’Amazigh ne se dit pas propriétaire de la maison qu’il habite mais qu’il en détient la tawala ou la résidence tournante qu’il devra céder au bout de sept décennies. Hifad célèbre en particulier les sept premières vagues de l’aube où l’on se baigne pour annuler les envoûtements, le mauvais œil, le mauvais sort et s’attirer la chance et la fortune.
Hifad, de la tribu des Berghouata, est né dans un village de Haha – mot restituant le hennissement du cheval –, région qui s’étendait du temps du caïd Abdellah Ou Bihi de l’oued Tensift à l’oued Noune. Sa grand-mère était la poétesse de la tribu, dirigeant une troupe de danseurs, femmes et hommes, se doublant de chanteurs. Mohamed arrive à Mogador avec sa mèche de cheveux sur le côté et reçoit ses premiers rudimments d’arabe dialectal de ses petits voisins juifs. La rue d’Angleterre abritait alors des magasins d’amandes, avec la demeure du caïd de la ville à une extrémité, celle du concessionnaire de Bata à l’autre, et au milieu une petite synagogue dont nul ne connaissait le nom. Les langues se mêlaient avec les religions et leurs Dieux, les plats s’échangeaient entre voisins à l’occasion des célébrations d’un triple sinon quadruple calendrier. Ce n’était pas sans susciter des interrogations chez les uns et les autres sur les étranges clivages religieux et ce n’est pas un hasard si dans une correspondance de ces dernières années, Hifad a ces mots : « Vous lirez le kaddish pour moi et je ferai de même pour vous. »
Le livre de Hifad se révèle une mine de renseignements sur l’Essaouira des années 60 à 80. Sur ses personnages comme sur ses sites à l’instar la porte de la Marine, dite Bab Rizq, porte de la Fortune où Hifad décèle des motifs franc-maçonniques. Le livre se compose d’une série de posts dont les lettres, les poèmes, les élégies, les considérations philosophico-religieuses déploient l’autobiographie de son auteur. Les classes secondaires à Akensous, des études à Essaouira, Safi, Rabat, un premier emploi à Casablanca, le retour à Essaouira puis au village natal. Des émois amoureux sur les créneaux de la scala où l’on célébrait les noces de l'Océan accueillant le soleil. Une liaison malheureuse dont les souvenirs résistent à son mariage et l’accompagneront sa vie durant : « Reviens auprès de nous, je te ferai lire les lettres que je t’ai écrites l’une après l’autre et je te promets de retenir mes larmes ! » Un grand amoureux pour se séparer de l’une de ses connaissances décédées en ces termes : « Adieu chère amie et que Dieu Tout-Puissant, si je le mérite, me fasse vivre non pas avec les Houriates de Son Paradis, mais tout simplement avec toutes celles que j’ai vraiment aimées ici-bas. Pour les jours qui me restent à vivre, j’irai prier dans Sa synagogue, dans Son église, dans Sa mosquée et j’irai avec le mystique errant à travers les terres et les mers à sa recherche et par adoration pour toutes mes Mogadors ! »
De retour à Essaouira, où il mènera une longue carrière d’enseignant, il milite avec les jeunes qui souhaitent arracher la ville à la déchéance qui suivit le départ des chrétiens et des juifs. On assistait à une dégradation générale des bâtisses, voire à une déliquescence des mœurs. Ensemble, ils créent l’Association pour la Sauvegarde, la Promotion et le Développement d’Essaouira (ASPDE), dont Hifad est l’un des premiers secrétaires. Ils organisent un premier festival de musique sous la présidence du légendaire acteur, Tayyeb Seddiki. Essaouira avait un riche patrimoine dans l’artisanat, on souhaitait l’étendre aux arts. Damgaard ouvre sa galerie pour promouvoir de jeunes talents, pour certains dénués de toute formation académique, à l’instar de la légendaire peintre Regraguia à laquelle Hifad consacre un poème qui reconstitue son univers d'ombres et de lueurs, de bêtes et de reptiles, comme dans un « accouchement rêvé et jamais vécu / un accouchement peint et jamais vécu… » En revanche, il ne partage pas l’enthousiasme de son ami Abdelkader Mana pour Georges Lapassade (1924-2008) qui ne s’arrachait à son magistère académique à Vincennes que pour ouvrir son université d’été à Essaouira. Un des premiers à s’intéresser aux Gnawa, il était interdit d'accès à leurs lilas. Il recrute des assistants parmi les jeunes ethnologues de la ville qui rédigent pour lui des notes d’observation contre des points de crédit universitaires qui leur donneront accès aux universités. Son livre « Transe ou les états modifiés de conscience » se baserait sur leurs notes. Hifad le soupçonne de s’intéresser davantage à l’homosexualité et à la pédophilie qu’aux transes.
Hifad rend un hommage particulier à Boujmâa Lakhdar, artiste complet, peintre, artisan, musicien qui devait entrer dans l’histoire récente d’Essaouira comme le maître de sa renaissance artistique. Il est le fondateur et le premier conservateur du Musée Sidi Mohammed Ben Abdallah, le pionnier et maître des artistes d'Essaouira, maâlem des maâlem, membre des confréries des Hmadcha et des Gnawa. Parallèlement, Hussein Miloudi, peintre et sculpteur, érigeait sa Barakat Mohamed – Bénédiction de Mohamed – en guise de portique à l’entrée de la ville historique. Son monument reproduit l’inscription qui figure sur des pierres de grès incrustées au-dessus de nombre de portes de la ville. Les pèlerins de La Mecque avaient pour rite de passer par Jérusalem et Bagdad, voire Damas. De La Mecque, ils ramenaient des pierres de grès, de Jérusalem du sable. Ils confiaient la pierre à un graveur qui introduisait le sable dans une cavité et gravait l’expression « Barakat Mohamed ». Dans certains cas, les pèlerins offraient une partie du sable de Jérusalem à leurs voisins juifs qui le conservaient précieusement pour le mêler, le jour venu, à la terre qui recouvrait leurs dépouilles. « Barakat Mohamed » serait devenue à la longue le talisman de la ville. Hifad devait emménager dans le lotissement dont les fenêtres donnent sur le monument de Miloudi, « devenu la Mecque obligatoire pour toutes les mariées qui viennent en faire sept fois le tour la nuit de leurs noces, vers quatre heures ou cinq heures du matin ».
Hifad avait alors sa vision pour le redressement d’Essaouira. Son port surtout dont il proposait de détruire les casemates accolées à la scala pour lui restituer toute son envergure, de déménager son trafic au port prévu à Sidi Kaouki et de convertir celui de Mogador en résidence portuaire pour artistes avec des ateliers flottants et des studios de cinéma ouverts au ciel et à l’Océan. Malheureusement, on ne l’a pas plus écouté qu’on a écouté les propositions de ses compagnons. L’ASPDE est devenue l’Association Essaouira-Mogador sous la houlette d’André Azoulay qui a habilement orchestré la campagne de promotion immobilière de la ville qui périclitait. Des locataires historiques vendaient leurs maisons pour des poignées de dirhams à des résidents étrangers et nul ne saurait évaluer à ce jour si la nouvelle notoriété touristique et balnéaire de la ville valait le désenclavement prometteur d’une vocation plus poétique. Azoulay a repris le Festival Gnawa auquel il a donné un retentissement international, ses « jeunes Souiris » écartèrent les Anciens et Hifad s’est rabattu sur Taghart, en berbère de sec-mort, désignant la plage, qu’il considère comme son véritable temple et à laquelle il consacre de sublimes lignes. Je me suis permis de restituer ses textes, comme il nous le suggère, à leur brouillon en prose, me permettant même de me les réapproprier en procédant à de légères retouches :
« J’enlève mes chaussures pour entrer dans la plage, comme… dans un lieu sacré… cimetière de la mer qui jette tout ce qui n’est plus vivant. […] Les vagues se mettent debout, se penchent, touchent le rivage de front et s’allongent éreintées le long de la plage. Le Mystique attentif et amoureux des vagues comme moi a un jour pensé les imiter, il a commencé à faire les mêmes gestes et à adorer la Déesse Lune comme elles. Les musulmans observent ces mêmes gestes et s’arrêtent au moment où la vague touche le sol, mais les adeptes de certaines sectes musulmanes, chez les Indiens, vont au-delà… et s’allongent de tout leur corps sur le sol, comme les vagues qui vont jusqu’au terme de leur mouvement sacré. Ce sont elles qui ont appris à l’homme à prier et à se donner une Déesse ou un Dieu.
La plage est le premier temple, la première synagogue, la première église et la première mosquée du monde. […] C’est ma Jérusalem, ma Rome et ma Mecque. […] Que soit béni ton sable ! Que soient bénies tes vagues ! Que soient bénis tes pèlerins ! Que soient bénis ton soleil et ta lune, tes anges gardiens de jour et de nuit ! »
Dans la galerie des personnages que Hifad mentionne, il évoque en passant mon « Charmeur des Mouettes », dDa Brahim, auquel j’ai consacré un ouvrage qui porte ce titre. Lui aussi raconte qu’il a été si molesté par les Indépendantistes qu’il s’est condamné volontairement au silence, cédant sa boutique à son neveu, fleurissant régulièrement les vasistas de l’arrière-boutique où il logeait et passant ses journées à nourrir les mouettes et les goélands qu’il ameutait de ses appels muezzins. Il simulait la folie, n’endurant pas les quolibets des enfants qui s’acharnaient contre lui sans prophétiser que tous les gens de Mogador deviendraient un jour fous et qu’il serait le mieux placé pour devenir leur roi.
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Hifad se consacre à la redécouverte et à la conservation du patrimoine berbère de la région. Il dit sa dette à l'égard de Bert Flint, un professeur hollandais d’histoire de l’art fasciné par le Maroc et sa culture, qui légua ses collections, accumulées sur près de quarante ans, au musée qui porte son nom, connu également comme le musée Tiskiwin, aménagé dans sa demeure à Marrakech, près du Palais Bahia. Il évoque avec émotion une conférence éclairante sur « L’architecture berbère du mausolée de Sidi Kaouki » qui le présentait comme un chef-d’œuvre de l’architecture amazighe. Hifad ne se contente pas de l’architecture, il souhaite redécouvrir l’ensemble du patrimoine berbère. Il célèbre les vertus du dictionnaire de Si Mohammed Taiib Souiri, auteur de « Wahiou Assaouira, Diwan Chiâr Tawtiki », un monument de la langue amazigh, véritable plaidoyer en faveur de la culture amazighe. Il se désole malgré les avancées dans ce domaine des dégâts causés par l’arabisation menée par Hassan II, « qui a détruit en quarante ans mon amazighité, faisant dire à Allal Al Fassi qu’ils […] ont réalisé au Maroc, en quarante ans, ce que leurs ancêtres conquérants arabes n’ont pas fait en quatorze siècles ». Il se pose en champion de la restauration du patrimoine berbère de Mogador autant que de la région et plus particulièrement de Haha et Chiadma.
Ce patrimoine se situe sous le signe du cheval. Pour le Hihi, la maison sans une jument ou un cheval est désertée par les Dieux et ne connaitra pas la fortune. Les maisons sont protégées par un fer à cheval ouvert vers le bas pour indiquer que la fortune vient de la terre et non du ciel. Le cheval est au cœur de l’Ahwach qui domine le Souss, de même que Haha étendue à Chiadma. La chorégraphie de cette danse l’imite au repos, au trot, au galop, reprend les mouvements de sa tête et de sa crinière. Elle se conclut éventuellement par l’imitation du bouc par un danseur qui s’agenouille devant les femmes, entre en chaleurs et s’arrache exaucé. Quand Tihihite, la femme, et l’Ihihi, l’homme, dansent, ils deviennent des centaures. Hifad appelle de ses vœux la tenue d’un festival d’Ahwach, qui résonnerait dans le flamenco espagnol, où l’on se livre à une joute poétique émaillée de chants berbères composés de ttiyt, du verbe out, frapper, asséner un coup, accompagnés de flûtes et de tambourins.
Hifad ne se contente pas de se poser en conservateur et promoteur du patrimoine berbère, il se pose également en son intellectuel sinon en son théologien. Plus précisément en Agram, dans ce cas l’imam traditionnel des Berbères. Ni voyant ni astrologue ou oracle, il ne prédit pas l’avenir, il devine les répercussions à venir des vécus. Hifad propose une doctrine dont on ne sait s’il l’exhume du passé préislamique des Berbères ou si elle est de son cru. Il ne récuse pas le besoin de croire en Dieu qu’on invente « pour exorciser notre peur face à la mort, face aux phénomènes naturels et aux événements qui nous dépassent, face à nos brûlantes questions qui restent sans réponses et face à nous-mêmes ». Il ne comprend pas que l’on se donne une pluralité de Dieux monothéistes et de dieux polythéistes alors que c’est partout le même besoin humain de croire en quelque chose de supérieur et d’infini pour donner sens à sa vie et vivre en paix avec soi-même. Il se donne sa propre spiritualité et sa propre « Divinité de l'Intelligence Supérieure Équilibre Omniprésente, l'ISEO, le vrai Dieu universel, qui n'est la propriété privée de personne, n'exclut personne, n’est pas pris en otage par les trois Dieux identitaires dits uniques des monothéistes ». Sa religion considère l’univers comme sanctuaire commun à tous les hommes, sans plus s’encombrer de distinctions entre livres saints, entre cultes, entre dogmes… entre cimetières. Sa religion serait du bon sens, de la raison, de l’éveil, de la lucidité, ne contestant ni les droits des sens ni ceux des sentiments et de la raison, qui convergent dans une vision globale de sa destinée où les dissonances se résorberaient dans l’harmonie : « Ma spiritualité et ma religion sont celles de l’ici et maintenant, à l’horizontal, celles de l’en-deçà, sans aucun au-delà, jugement dernier, enfer ou paradis. » Chacun serait l’auteur de ses prières et celles-ci se déclinent en tout et partout. Dans la respiration, la sensation, la pensée, le travail, l’amour… se nourrir et jusqu’à mourir. Hifad considère Mogador comme le site naturel de cette religion par trop individuelle.
Je n’ai pas compris, je m’en excuse tansmirt a ssi Moh, je l’avoue, sa théorie de l’événementialisme exposée dans un livre paru précédemment sous le titre « Amina ou la force de la symétrie » – du nom de sa première liaison amoureuse dont il ne s’est pas remis et dont l’évocation une nuit à Casablanca, aux heures précises que durèrent leurs fiançailles, sept ans plus tard, fut comme un moment de révélation. Je sais qu’il tient beaucoup à elle, il se pose d’abord et avant tout en intellectuel. Il mérite sûrement ce titre, j’ai connu de près des intellectuels patentés qui ne lui arrivent pas aux chevilles. Il récuse ensemble les monothéismes et les polythéismes, sans chercher à les ruiner, sans entrer avec elles dans de vaines disputes. Il ne les critique pas, il n’en est pas. Il est de ces hommes dont l’envergure religieuse ne se prête qu’à un culte qui serait composé par et pour eux. Plutôt que de m’arracher à mes préjugés psychologiques, philosophiques et religieux, je les ai cherchés dans ses considérations. Je comprends qu’il se départe de Jehovah, Allah et Vishnou, ils aliènent davantage qu’ils ne libèrent, ils incarcèrent dans des traditions et des pratiques qui empêchent de se recueillir, penser, voire prier. Il pousse sa noblesse d’âme jusqu’à préconiser une doctrine où la répétition du même vécu, qu’il soit personnel, historique ou cosmique, sanctionne sa première occurrence. Je n’ai pu m’empêcher de déceler des réminiscences de l’éternel retour de Nietzsche ou du retour du refoulé de Freud.
C’est un homme de la raison et de la science qu’il souhaite étendre aux événements historiques, aux occurrences biographiques autant qu’aux particules. Sans tomber dans l’ésotérisme ni dans le culte du cœur et de l’amour. Il se fonde sur des incidents – que j’attribuerais pour ma part au hasard dont l’invocation, je le reconnais, dénote plus d’incurie et de paresse de l’esprit qu’il ne convainc –, de même que sur une étrange combinatoire de chiffres et de dates. J’ai été trop échaudé par le recours à la numérologie kabbalistique, fondée pour sa part sur la conversion des lettres hébraïques en chiffres, pour étayer toutes sortes d’interprétations et de prophéties qui n’ont cessé de décevoir pour m’en remettre à ses calculs calendaires. Je ne partage pas sa vision binaire de toute chose, elle marche peut-être dans l’intelligence artificielle, elle n’est pas à la hauteur de l’homme, de ses péripéties, de ses grandeurs et de ses bassesses, de ses désirs. Mais c’est peut-être plus simple, plus biographique : je ne présente pas les dispositions requises pour pénétrer ses variations combinatoires, je n’ai malheureusement pas baigné dans un univers où les symétries convergeraient dans une harmonie universelle. Nous sommes peut-être, comme vous le prétendez, des créatures solaires dans un univers magnétique, nous n’en sommes pas moins, comme vous l’illustrez, des êtres de chair, d’amour et de regrets voués à la mort.
Hifad dirait que tout ce qui nous arrive, ce qu’on pense, ce qu’on produit ne seraient que des brouillons de ce qui se dévoilera au propre avec le temps qui passe, que ce soit dans l’histoire qui se répète avec une troublante symétrie, dans la vie où les circonstances achèvent de révéler le sens avec le dénouement des vécus du passé ou dans les sciences dont les théories sont confirmées ou infirmées par l’expérience dont le temps serait le véritable auteur, laboratoire d’une incubation quasi divine. Le mot de réplique – au sens tellurien du terme – aurait peut-être mieux convenu que celui de symétrie. Mais Hifad est en quête d’une doctrine qui restituerait l’harmonie universelle qu’il décèle autour de lui et qu’il souhaite instaurer. Une harmonie rétributive dans le sens où l’on mène la vie que l’on mérite et que l’on finit par recevoir sanctions ou compensations avec le temps et le retour des vécus. On ne peut s’empêcher de déceler dans ses considérations de de la vibration religieuse, mouvement de l’un au zéro, de soi à l'ISEO, de l’initiation à l’accomplissement : « La situation initiale est complétée simultanément par sa symétrie, lors de sa réalisation mais elle reste suspendue, pendant un certain temps, jusqu’au retour des mêmes conditions, internes et externes et d’autres circonstances inconnues de nous, qui restent à découvrir et qui doivent être, en principe, similaires à celles de la réalisation initiale, qu’elles soient d’ordre astronomique, électromagnétique, gravitationnel et /ou d’une autre nature inconnue à ce jour. »
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La dissidence de Hifad est décelable dans ses critiques à peine voilées de l’exercice du pouvoir, tant à l’échelle du makhzen qu’à l’échelle locale. Il incarnerait celle qui courrait la ville, dans ses arts autant que dans ses mœurs. Il se poserait à sa manière en héritier des propriétaires hihis et chiadmis de la ville, son chantre, du côté de Sidi Kaouki plutôt que de Sidi Mogdoul. Il considère du rôle de l’intellectuel de prêter sa voix aux sans-voix, se gardant des cercles de pouvoir pour ne pas perdre sa communion avec le peuple. Evoquant Kafka, il écrit : « Le Maître du Château reste invisible et il faut aller chercher les responsables et les réponses à vos questions dans l’au-delà. » On retrouve cette veine sibaïesque dans l’hommage qu’il consacre à l’un de ses amis Omar surnommé El Ghoula :
« Tu arrives chaque soir, toujours au même coin,
Tu ouvres tes boites à merveilles,
Tu étales tes livres aux divers titres,
Tout en discutant avec un ami ou une amie,
Tout en répondant à la question d’un enfant
Qui prend un livre comme on prend une pierre précieuse
Et qui commence le chemin d’un futur artiste, d’un futur écrivain,
D’un futur chercheur ou savant ou, tout simplement, d’un bon citoyen.
Tu arrives chaque soir, toujours au même coin,
Et tu es de tous les débats,
De toutes les manifestations, de toutes les cérémonies,
De toutes les tables, de toutes les associations,
De tous les partis, de tous les sacrifices
Pour celle que tu aimes par-dessus tout,
Plus que toi-même,
Ta ville natale où tu es né chômeur
Et où tu as vécu chômeur
Et d’où tu es parti chômeur. »
[…]
Tu es toujours en train de courir,
Tu es toujours en train de nager,
Tu es toujours en train d’écrire
Des lettres à tous les responsables,
Tu es toujours en train de dénoncer
Tout ce qui ne va pas dans ta ville,
Et tu en parles à tout le monde.
Tu crois qu’ils t’écoutent,
Qu’ils sont d’accord avec toi,
L’instant d’une rencontre.
Mais tu ne parles qu’à toi-même,
Comme les vagues de cette mer
Qui ne cessent de parler
A ta ville qui est sourde-muette.
[…]
Un jour, qui a cessé d’être comme les autres,
Il t’a lâché et tu es mort debout
Comme les arbres de ta ville.
Pour certains, on t’a empoisonné,
Pour d’autres, ton cœur t’a lâché,
Pour d’autres, tu es toujours vivant.
Adieu l’ami d’un grand jour
Où tu veux annoncer le soleil pour tes concitoyens !
Adieu l’ami dont le cri résonne encore
Dans les ruelles de ta ville !
Adieu l’ami, et tel que je te connais,
Tu dois continuer à faire ton appel
De là où tu es et il restera le cauchemar
Qui hantera à jamais les nuits
De ceux qui n’ont jamais voulu t’écouter ! »
Mogador sera emporté plus sûrement dans le tsunami que les prophéties prédisent qu’elle ne sera investie par les descendants et héritiers du caïd Abdellah Ou Bihi.
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J’ai été davantage séduit, Si Mohamed, par les charmes de votre Essaouira que par vos considérations sur l’événementialisme. Ses récits, ses mœurs, ses arts, ses personnages. Je l’ai quittée vers 10 ans, vous êtes resté avec des interruptions pour vos études et vos stages, j’ai pu ainsi combler les pointillés où se perd la vie de tout exilé. C’était au début des années 60, nous sommes bientôt au seuil de nos tombes respectives. La mort, je le sais, n’est pas si dramatique qu’on le pense, surtout pour vous qui la présenteriez, si je ne m’abuse, comme une répétition quasi symétrique de la naissance : « Chaque situation globale, initiale plus sa symétrie, comporte une partie de mon dit jugement dernier et une partie de ma dite mort. Cette dernière est juste la réalisation de ma dernière symétrie, ma libération définitive et la victoire finale de mon être spirituel sur mon être matériel. » Surtout dans le cas de tous ces bienheureux qui ont mérité de finir leurs jours dans leur village natal, dans le pays Haha, dans les environs d’Essaouira. Vous écrivez :
« Il faut bien partir un jour,
Maintenant, dans une heure, dans une année,
Mais il faut bien partir !
C’est difficile d’attendre, quand on n’attend plus rien !
C’est difficile de supporter le temps sur nos épaules meurtris.
C’est difficile de supporter le poids des années derrière nous.
C’est difficile d’écouter, quand on n’entend plus rien.
C’est difficile de voir, quand on ne voit plus rien.
C’est difficile de comprendre,
Quand on ne comprend plus rien.
Même tes habits ne te supportent plus.
[…]
On te prend par la main,
Comme un enfant qui fait ses premiers pas.
La pitié des autres commence à te peser.
Et la vérité amère, inévitable, insoutenable :
Il faut bien partir un jour,
Maintenant, dans une heure, dans une année,
Mais il faut bien partir !
Et pourtant on aura aimé remonter le temps,
Revoir celle qu’on aime, demander sa main,
Tout recommencer, vivre la vie qu’on aurait méritée !
Mais c’est tout simplement impossible.
Le destin ou nos semblables en ont décidé autrement.
Même un roi ne vit pas la vie qu’il aurait aimé vivre.
Nous partirons, si Mohamed, avec des souvenirs communs et sur nos lèvres le souvenir de la main de notre mère que nous baisions avec cette dévotion réservée aux seuls Berbères d’Essaouira…

