The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
RATURE D’EXIL : LE SOUVENIR SACRE

Je me tourne souvent vers ma mère qui n'est plus en vie depuis des décennies. Elle est postée à l'une des fenêtres bleues qui donnaient sur les plates-bandes de laurier, de coquelicots et de capucines, sur la muraille intérieure crépie d’une verdure piquée de giroflées jaunes et oranges, sur le quai des calèches dominé par l'Horloge et sur l'insondable inconnu d'un exil qui s’attardait dans un paradis. Elle était belle et blanche, intelligente et soucieuse. Derrière la vitre, elle brodait je ne sais quoi pour je ne sais qui sur toutes sortes de métiers à tisser ; tricotait je ne sais quoi pour je ne sais qui avec toutes sortes d'aiguilles et de pelotes, selon toutes sortes de modèles découpés dans des catalogues. Elle donnait des cours particuliers à je ne sais quels petits cancres ou génies devenus je ne sais quoi. Sous la verrière de la cour des dictées, sa voix précise doublant les lettres insinuant les muettes résonnait aux quatre coins de la ville. Elle percevait des étrennes de charité pour nourrir sa progéniture, gravant la pénurie dans nos estomacs coulant son anxiété dans nos veines. Derrière elle, je devine la lourde table en arar et les commodes où se conservaient les désuets parfums d'amères oranges et de doux citrons confits.
On conserve longtemps le souvenir de la sollicitude de la mère et il suffit que l'on tire une couverture contre la solitude pour sentir de nouveau le geste de sa main. On se rabat sur ses conseils, qui nous consolent et nous exhortent, et qu’on ne divulguerait à personne parce qu’elles nous lient plus secrètement que tout serment au plus intime de notre être. C’était une mère litanique, elle ne parlait pas elle psalmodiait, tressant Dieu de ses incantations, le coulant dans ses prières, les lèvres balbutiant même quand elles se cousaient de réserve, accueillant le mendiant avec les égards divins qui lui étaient dus. Elle est restée là-bas, déplaçant la margelle en bois, plongeant le seau relié à la corde, ne ramenant que l’Océan qui s’était insinué dans le puits. Une éternité s'est écoulée entre les flammes vacillantes des lampes champêtres à la lueur desquelles nous faisions nos devoirs et les néons lumineux des salles d'attente, entre les calèches qui attendaient leurs passagers et les avions qui décollent à l’heure, entre les pigeons-voyageurs épuisés, auxquels nous proposions des tasses d'eau pour leur permettre de reprendre leurs périples, et les mails instantanés. Ma mère trônait sur un univers où la magie était encore possible, les lettres sensées, les prières exaucées.
On ressuscite la mère au soir de sa vie quand l’on sent qu’on emporterait son souvenir avec soi. On est acculé à son culte et qui ne l'est s'est dépouillé de son humanité, pour de nobles ou viles raisons. On l’aime à la regretter, la vénère pour ce qu’elle a été et ce qu’elle ne pourra plus être. C'est elle, pour reprendre le Tao-tö king et le Coran, qui livre accès au Royaume. Sinon il n'est pas de Royaume, il n'est pas de grâce et cette vie ne vaut pas la peine d'être vécue. Ni avec Dieu ni sans lui. Khalil Gibran disait de la mère : « Elle vécut des poèmes innombrables et n'en écrit aucun. Le chant étouffé d'une mère trouve à s'exprimer sur les lèvres de son enfant. » Camus bravait toutes les sommations intellectuelles pour témoigner son amour à sa mère : « La chair, la pauvre chair, misérable, sale, déchue, humiliée. La chair sacrée » (A. Camus, « Carnets III », Gallimard, 1989, p.263). A l’annonce du prix Nobel, il note dans son journal en date du 17 octobre 1957 : « A 20 ans, pauvre, et nu, j’ai connu la vraie gloire. Ma mère » (« Carnets III », p.214). On doit réhabiliter avec lui l'amour maternel contre les soupçons véhiculés par la psychanalyse. Au loin, Râmakrishna dénonçait à sa manière la masculinisation de la relation religieuse : elle ne participe pas tant de la relation au Père, qui incarne l’autorité sinon la menace de castration, qu’à la mère qui incarne la matrice. On se tourne vers Dieu comme l’on se tournerait vers la mère, qu’elle soit vivante ou morte : « Pourquoi l’adorateur a-t-il une si grande joie à s’adresser à la Divinité comme à une Mère ? Parce que c’est avec sa mère que l’enfant est le plus libre, et par conséquent elle lui est plus chère que n’importe qui au monde » (« L’enseignement de Râmakrishna », Albin Michel, 2005, p.312). Plus proche, un midrash raconte : « Un roi avait une fille unique. Il l'aimait tant qu'il ne l'appelait pas autrement que "ma fille". Son affection augmentant, il se mit à l’appeler "ma sœur". Son affection ne cessant de croître, il ne l'appelait plus que "ma mère" » (Midrash Rabba Cantique des Cantiques, 3, 11). Je n’ai cessé de remuer des berceaux berbères taillés par les vagues dans les rochers, j’étais tout désigné pour caresser le mirage d’une sirène destinée à remplacer la compagne sœur mère et le verser au recueil des berceuses que le vent puise à l’Océan.
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Je dois rentrer, ma mère m’attend. Je n’apporterai plus rien dans mes bagages. Ni les vêtements pour ses voisines ni les sucreries pour les enfants du quartier. Elle ne m’attend plus. Moi aussi serais mort. Je peux me permettre de rentrer sans rien, voire ne plus rentrer, d’autant que la muraille a été dépouillée de ses fleurs, que les calèches ont disparu, que les Belles de Nuit n’embaument plus les nuits sacrées de l’enfance et que l’horloge s’est arrêtée sur l’heure de sa mort. Même les mères ne sont pas éternelles.

