The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
NOTE DE LECTURE : ANDRE MALRAUX, LES CONQUERANTS (1928)
Le livre d’un débutant qui ne saurait pas encore comment raconter une histoire ni camper ses personnages. Un carnet où sont jetés en vrac les notes d’un militant tant pressé par l'action qu’il ne trouverait le temps d’écrire qu'un journal où il se chercherait et se reconnaîtrait plus tard. Le chroniqueur ne se présente pas, ne s'interroge pas. Il est de cette époque où un représentant du Komintern portait sans réticence et sans réserve le titre de Commissaire à la Propagande et que dans un moment de lassitude, il pouvait trouver sa consolation dans des constatations du genre : « En cet instant même combien d'hommes sont en train de rêver à des victoires dont, il y a deux ans, ils ne soupçonnaient même pas la possibilité ! J'ai créé leur espoir : leur espoir. Je ne tiens pas à faire des phrases, mais enfin, l'espoir des hommes, c'est leur raison de vivre et de mourir. »
La propagande guette la pensée qui s'embourbe, souvent à son insu, dans une doctrine et s'enraie sur des dogmes générant quantité de slogans. Elle se déploie avec l'assurance que confère le droit, accordé par Dieu, l'Histoire, l'Homme, le Pouvoir surtout, politique ou médiatique, d'édifier les masses, leur promettre la liberté, les conduire à la lumière. Elle ne se voudrait d’abord que persuasive. Puis elle céderait à la manipulation politique, d’autant plus odieuse qu’elle serait populiste, et à la violence symbolique, d’autant plus terrible qu’elle naît sur des socles mythologiques, religieux, idéologiques et dans leur cortège de rites de commémoration et d’endoctrinement. Dans les sociétés totalitaires régies par le parti unique – et il n’est pire parti unique que celui de l’oligarchie financière qui serait en train de prendre les commandes du monde et de ses médias –, la propagande interne ses victimes dans des discours clos se berçant de leur ouverture et de leur moralité alors qu’ils recouvreraient autant de tentatives de convaincre, réduire… armer.
Le livre de Malraux restitue la tournure que prend la gestion de la révolution quand elle est menée à partir de bureaux de propagande. Les notes se relaient, introduites ou communiquées par un immuable planton dont les entrées et sorties scandent l'ennui que l’on trouve désormais à ce livre tandis que résonne au loin « le son de toile déchirée des mitrailleuses ». C'est terriblement sérieux, sans trace d'humour ou de sarcasme : « Ce désintéressement », est-il dit du seul personnage qui semble humain, seulement humain, « est devenu, par une subtile comédie, sa raison d'être : il y cherche la preuve de sa supériorité sur les autres hommes. » L'esprit de sérieux – et ce livre rebute par le sérieux des personnages, de l'action, de l'écriture – serait peut-être la source du mal le plus ténébreux et dévastateur qui surviendrait portée par l'idée intimant son incarnation dans l'action. Pour Malraux, c'est « un livre d'adolescence ».
La question de l'engagement court ce texte. Mourir pour un autre, instaurer une société juste, assurer la perpétuation d'une civilisation, d'une culture, d'un peuple… d’un Dieu. Dans le vacarme d'une guerre ou d'une révolution dont les victimes sont vouées, quelle que soit la citation promise, à une ingratitude universelle. Hong, terroriste par vocation, du temps où le terrorisme n’avait pas été galvaudé par les médias, sans grandes illusions, répugne même aux mots : « Il parle avec rage de ceux qui oublient que la vie est unique, et proposent aux hommes de se sacrifier pour leurs enfants. Lui, Hong, n'est point de ceux qui ont des enfants, ni de ceux qui se sacrifient, ni de ceux qui ont raison pour d'autres qu'eux-mêmes. » Le sens du miracle de la vie, de sa singularité et de son irréversibilité assurerait un certain dessillement : ni arrière-mondes ni mondes à venir, ni devoirs immémoriaux ni compensations dans l'au-delà. Une seule vie. Pourtant même les plus dessillés ne reculent pas quand il s'agit de sauver un enfant ou de contenir des hordes meurtrières. L'enfant sauvé grandira, ne se souviendra plus qu'il doit sa vie à un inconnu, et les échos que suscite l’acte d’héroïsme se perdront dans l'oubli où échouent les journaux. Dans dix, trente, cent ans, nul ne distinguera entre les tombes des lâches et celles des héros. La vie se donnerait par haine, pour rien – à vie gratuite, mort gratuite. Malraux souligne l'emprise de la haine sur les humains : « Seule l'action au service de la haine n'est ni mensonge, ni lâcheté, ni faiblesse : seule, elle s'oppose suffisamment aux mots. » La haine, davantage que l'amour, se donnant la charité et la justice pour prétextes ou pour motivations, porterait l'homme à cette négativité absolue dont l'expression la plus radicale serait le terrorisme politique sous la dictature. Nietzsche pistait les accès de haine et de ressentiment derrière les sentiments les plus nobles : la morale couvrirait le terrorisme le plus pernicieux, l'auto-terrorisme du remords. L'exaltation de la haine passe par la désignation d'un ennemi, réel ou imaginaire, sur lequel se reporterait le bouillonnement intérieur de la haine de soi. La noblesse d'âme, et se ranger aux côtés des miséreux est plus noble que se ranger aux côtés des privilégiés, de même que rejoindre les rangs de la résistance restera à tout jamais plus noble que de collaborer avec les nazis, ne saurait contenir les débordements de haine. C’est elle qui commande la glorieuse geste de l'héroïsme, haine de l'autre qui ne serait peut-être qu'une manière de détourner la haine de soi vers l'autre : « J'ai appris, déclare Hong, qu'une vie ne vaut rien. » Ma vie d'abord et par conséquent celle de l'autre. Qu'en serait-il de la sollicitude, de l'indignation… de la substitution ? Qu'en serait-il de l'humanisme qui recouvre un culte de l'homme ? Qu'en serait-il des terribles et indélébiles pages de « Qu'est-ce que la littérature ? » où Sartre tire l'héroïsme humaniste de la clandestinité des salles de tortures où les résistants succombaient aux sévices de leurs tortionnaires plutôt que de trahir leurs camarades : « … d'autre part, écrit-il, battus, brûlés, aveuglés, rompus, la plupart des résistants n'ont pas parlé ; ils ont brisé le cercle du Mal et réaffirmé l'humain, pour eux, pour nous, pour leurs tortionnaires mêmes. Ils l'ont fait sans témoins, sans secours, sans espoir, souvent sans foi. Il ne s'agissait pas pour eux de croire en l'homme mais de le vouloir. Tout conspirait à les décourager : tant de signes autour d'eux, ces visages penchés sur eux, cette douleur en eux, tout concourait à leur faire croire qu'ils n'étaient que des insectes, que l'homme est le rêve impossible des cafards et des cloportes et qu'ils se réveilleraient vermine comme tout le monde. » Sartre brosserait dans ces pages le portrait du poète absolu ou encore du martyr absolu, le dernier des protestants, qui se voue, au prix de sa vie, à la cause de l'homme. Sans témoins, comme le précise Saint-Exupéry, sans autre témoin que soi. L'héroïsme serait à la fois le plus noble et le plus sordide des cultes – mourir de la main de l'homme sans autre consolation que de mourir pour rédimer l'humanité qui me met à mort. La mort de Dieu, souligne Nietzsche, laisse l'homme sans témoin et cette solitude serait particulièrement sordide – sa compagnie encore plus meurtrière. On ne meurt pas pour Dieu pas plus que Dieu ne meurt – ni ne survit d’ailleurs – pour nous.
Mon souvenir personnel de Malraux remonte à Mai 68. Il était en première ligne du cortège qui s'était ébranlé pour secourir la République mise à mal par des étudiants. Un bras sous celui de Pierre Peyrefitte, l'autre sous celui de Michel Debré, vieilli et presque antique, avec une mèche rebelle, dernier vestige d'une grande rébellion qui aurait pu s'intituler Malraux.

