VARIATIONS JUDAIQUES : UN RENOUVEAU DU DIASPORISME

17 Apr 2026 VARIATIONS JUDAIQUES : UN RENOUVEAU DU DIASPORISME
Posted by Author Ami Bouganim

Malgré les arguments et les boniments du discours messioniste – de messie et sioniste – les déboires que connaissent les Juifs, que ce soit au Moyen-Orient ou en Diaspora, trahissent plus de désarroi que d’assurance, pour ne pas parler de cette résilience qui ne recouvre que la consolation et la résignation qu’invoquaient les Latins pour se résoudre à leur mortel destin. Malgré ses réalisations, Israël comme Etat risque de crouler sous ses contradictions et de disparaître ; Israël comme peuple est assuré de lui survivre malgré (grâce à) sa tendance, à la fois aliénante et libératrice, à se disperser, symboliquement autant que démographiquement. Le Juif, tel qu’il se perçoit depuis la destruction du Temple de Jérusalem (70) et jusqu’à la création d’Israël (1948) et tel qu’il est perçu par l’humanité chrétienne et musulmane, resterait in-nationalitaire, ne tolérant pas d’être rangé sous une nationalité, pas même juive, soit parce qu’il ne comprend pas la notion de nation, qu’elle ne le concerne pas, soit parce qu’il ne succombe pas au nationalisme sans se perdre. Au bout de 80 ans de corrections et de remaniements visant à le ranger sous le registre d’une souveraineté nationale sioniste, son judaïsme persiste à se tramer sur un canevas diasporiste qui l’acheminerait – inexorablement ? – vers une théocratie halakhique-messioniste.

Or la vertu première de la Diaspora est dans sa cécité politique partielle ou totale, volontaire ou involontaire. On ne mouille pas dans le jeu des nations et dans leur manège politique. On n’a pas de représentants, on ne s’en donne pas, on ne risque pas d’être ridiculisé ou accablé par eux. On ne s’encombre pas de lourdes structures politiques, on n’en assume pas les calamités et les scandales. On convertit l’élection céleste en immunité terrestre pour se préserver des compromissions. Dans sa volonté d’assumer pleinement l’héritage d’un judaïsme conçu en Diaspora et de le concilier avec une souveraineté juive contestée tant par des ennemis intérieurs, qu’ils soient intégristes ou libéraux, qu’extérieurs, qu’ils soient antisémites, antisionistes ou irascibles au phénomène juif sous toutes ses aspects, le messionisme risque de se retourner contre l’entité sioniste et de provoquer une déliquescence des mœurs ou / et une rediasporisation des esprits, motivée davantage par une sidération et une exaspération politiques que par une réelle vocation.  

Désormais, le judaïsme traite par le recueillement et l’écrit le traumatisme de la Shoah et prédit la venue du Messie par l’incantation et une interprétation délirante, volontiers ségrégationniste sinon raciste, de ses textes. On radote tant qu’on en devient sénile et se rabat pathologiquement sur le politique. D’une voix enrouée ne s’entendant qu’au kaddish et aux tentatives, désespérées et désespérantes, de ritualiser la vie, les pensées autant que les gestes. Le judaïsme sonnerait creux jusque dans les prêches du dialogue et de l’altérité. Dans le meilleur des cas, il kabbaliserait à tort et à travers. On en est à se demander si sa renaissance ne viendrait pas, encore une fois, d’une revitalisation de la Diaspora avec ses libertés et ses calamités, ses chances et ses risques. Son modèle théologico-politique, se présentant volontiers comme un dépassement mondialiste consenti de toute structure étatique, restant l’un de ses principaux atouts dans la dispute et le dialogue interreligieux, dans la cavalcade théologico-politique de tous contre tous, dans la déliquescence de la sphère politique comme modalité du vivre-ensemble.

Le nouveau Juif diasporique se reconnaîtrait davantage en des personnages comme Daniel Barenboim, Marc Zuckerberg, Audrey Azoulay, les dirigeants des sectes intégristes aux Etats-Unis aussi, qu’en des intellectuels médiatiques par trop hâbleurs, poseurs ou benêts comme tant de prédicateurs philosophiques. Barenboim est né en Argentine, a grandi en Israël et se réclame de toutes les cultures dont il s’imprègne. Il ne renie pas ses racines juives, il ne les cache pas, il ne les étale pas non plus sur tous les toits. Il s’exprime avec autant d’aisance en espagnol, en hébreu, en anglais, en français, en allemand. Il change de lieu de résidence en fonction des concerts qu’il donne ou des orchestres qu’il dirige. Il ne cède ni aux tentatives d’intimidation des milieux nationalistes israéliens ni ne mouille dans les vaseux débats sur la légitimité ou l’illégitimité du sionisme ou, plus burlesques. Il cumule les nationalités, dont la double nationalité palestino-israélienne, sans s’en encombrer. Il n’a pas besoin de prouver quoi que ce soit. Ni son talent ni sa loyauté. Il est sorti du ghetto, à tous les sens du terme, du ghetto israélien autant que communautaire. Il a choisi sa paix, par désespoir du manège politique autant que pour se démarquer du crétinisme suicidaire des colons extrémistes et racistes. Il ne s’émeut plus des attaques de trahison portées contre lui, il poursuit sans ciller ses concerts pour la paix et pour les migrants. C’est probablement l’un des plus honnêtes Juifs diasporiques des premières décennies du XXIe siècle. Les plus libres, talentueux et moraux, volontiers cosmopolites sans préconiser pour autant le cosmopolitisme. Le nouveau Juif diasporique sort d’Israël, retourne à Israël et sans cesse, il envisage de résider en Israël où il se garde de s’enraciner. Il prend les risques que véhicule la résurgence d’un nouvel antisémitisme, qu’il se décline comme antijudaïsme, antisionisme ou haine de soi. Il assume volontiers de nouvelles clandestinités plutôt que de se mettre à brailler on ne sait plus vraiment quoi. Le Juif diasporiste chemine en clandestin dans le monde, il se volatilise ou s'illustre, lègue sa clandestinité ou son œuvre. En revanche le Juif messioniste succombe à cet exhibitionnisme qui ne serait rien moins, pour reprendre Léo Strauss, que disgracieux.

Désormais, le Juif diasporique n'est plus le paria des nations autant que des partis hébraïques extrémistes, comme dans le cas du Juif intégriste (harédi) qui s’accroche inconditionnellement et exclusivement à l’étude de la Torah, du Juif assimilé assumant son aliénation comme une démarque ou une dissidence, du nouveau Juif clandestin qui se ménagerait comme un ghetto taillé sur mesure pour s’épargner le mauvais œil de l’autre – nul ne l’en débusquant autant que les messionistes qui s’exaltent comme messianistes et versent dans un nationalisme des plus rétrogrades et étriqués, armés de grilles de lecture biblique hallucinantes et de grilles d’analyse de l’antisémitisme dépassées et accablantes.