RATURE DE MOGADOR : UN HEROS DE L’EXIL

20 Apr 2026 RATURE DE MOGADOR : UN HEROS DE L’EXIL
Posted by Author Ami Bouganim

La ville était hantée d’étranges personnages qui n’étaient ni mendiants ni déments. Ils ne demandaient pas l’aumône ; ils n’invectivaient pas les passants ; ils ne traquaient pas les chats, ne chassaient pas les goélands ; ils ne déblatéraient pas contre les autorités ; ils n’étaient ni du parti de Diogène ni de celui d’Anaximandre. On ne savait d’où ils venaient ni où ils se rendaient, eux-mêmes ne semblaient pas le savoir. Ils étaient de cette grande mêlée humaine qu’était la population du Maroc où l’on ne distinguait plus vraiment entre les Berbères et les Arabes, ceux de Haha et ceux de Chiadma, ceux du Rif et ceux du Draa, qui des monts et qui des vallées, qui des bourgs et qui des villes impériales, qui de la plaine et qui du Sahara, qui des Hmadcha et qui des Issaoua. Ces vagabonds n’avaient ni sacs ni ballots. Ils étaient dépenaillés, vêtus de haillons, les cheveux ébouriffés, la barbe hirsute, les ongles longs, le regard farouche et les lèvres cousues de silence. Ils donnaient l’air de ne pas voir, entendre, sentir. On ne les méprisait pas autant qu’on les craignait. On ne savait s’ils étaient des agents de Dieu ou de Satan.

C’eût été vain d’engager la conversation pour entendre le son de leur voix, eux-mêmes y semblaient allergiques. Ils s’étaient comme retirés de la cohue des hommes et du chahut de leur civilisation. Ils restaient plusieurs jours ou plusieurs semaines dans la ville avant de disparaître. On ne savait s’ils étaient séduits par les décors ou rebutés par eux, s’ils auraient aimé s’attarder ou partir au plus vite. Les plus excités étaient pris de transes qu’on ne savait si elles étaient mystiques ou hystériques. Quand l’un d’eux cachait un saltimbanque, il accomplissait des prouesses pour braver ou ébaubir les badauds. Comme d’avaler des poignées de bris de verre ou de minuscules clous rouillés. Se caresser le torse d’une torche, laisser couler la cire d’une bougie sur le front, boire de l’eau bouillante. Introduire un serpent dans ses pantalons, promener une araignée noire sur son visage, mâcher la queue d’un lézard. Souvent, ce n’était qu’un hedaoui manqué, le pèlerin immuable qui assure la liaison entre les tombeaux des marabouts pour entretenir leur incandescence, disciple de Sidi Abderrahman Mejdoub de Tit, sur la bordure du Maroc Atlantique, entre El Jadida et Azemmour.

Depuis, je n’ai cessé de m’intéresser à ces porteurs de guenilles pour mieux donner un personnage à cette contrée somme toute dépareillée. Ils m’intriguaient d’autant plus qu’on les disait possédés par la Qandisha qui avait été l’épouvantail qu’on brandissait pour dissuader les velléités dissidentes de l’enfant et calmer ses ardeurs belliqueuses. En définitive, elle s’imposa à moi comme la marâtre d’un Maroc en quête de marraine dans une paradoxale histoire masculine où la mère trône sur les cœurs, les logis et les belles vocations. Elle perdait les hommes et avec eux les mères, les nourrices et les compagnes. C’était la maîtresse traitresse dont les envoûtements menaçaient les bons génies du foyer. Elle venait d’ailleurs, dans un chariot de boue et de scandale, plus noire qu’une Soudanaise, plus belle qu’une Malienne, plus seigneuriale qu’une Saharienne, nimbée d’une théorie de démons dormants. C’était elle qui les excitait chez les Derbala jusqu’à les troubler et les pervertir. Elle leur imprimait leurs postures et leurs impostures, tramait leurs fantasmes et leurs cauchemars, cultivait leurs espoirs et leurs hantises. Elle ne les lâchait pas avant d’en faire des loques, abandonnées de la mère, de la nourrice et de leur compagne. Elle cachait soigneusement ses orteils dont on s’accordait à dire qu’ils étaient plus éloquents que les traits du visage, les harmoniques de la voix, les lignes de la main.

Derbala est un héros de l’exil intérieur, prisonnier d’il ne sait jamais quelle Qandisha, il rature son passage en ce monde du silence qui bâillonne son désir.