VARIATIONS JUDAIQUES : LE NŒUD ANTISEMITE

19 May 2026 VARIATIONS JUDAIQUES : LE NŒUD ANTISEMITE
Posted by Author Ami Bouganim

Je partage toutes les analyses concernant l’antisémitisme, toutes les condamnations, toutes les mises en garde. Le monde entier serait antisémite pour toutes sortes de raisons, toutes plus scandaleuses, indignes, révoltantes, dangereuses, aberrantes, infâmes, les unes que les autres. Pourtant, une question persiste : « Pourquoi les Juifs s’attirent-ils autant d’hostilité ? Pourquoi s’acharne-t-on contre eux depuis deux mille sinon trois mille ans ? Pourquoi une campagne de haine ne se termine-t-elle pas par un pogrome ou un charnier qu’une autre commence ? » Incriminer les pétrodollars, la nébuleuse BDS, la droite ou la gauche, le wokisme, les velléités d’islamisation de l’Occident, les autorités australiennes ou irlandaises dans la résurgence du nouvel antisémitisme, qu’il recouvre de l’antijudaïsme, de l’antisionisme, de l’anti-hébraïsme, de l’anti-israélisme n’explique pas pourquoi on s’acharne contre eux. Les analyses, pour documentées et argumentées qu’elles soient, participent d’une catharsis en guise de traitement. Cela ne change rien à la condition juive, encore moins à la haine qu’on lui voue.

Si l’on n’a cessé de cerner les racines de l’antisémitisme dans le paganisme hellène / romain, dans christianisme et dans l’islam, on a omis de le chercher du côté du judaïsme aussi. Peut-être parce qu’on ne saurait concevoir que le Juif ait une quelconque part de responsabilité, aussi scandaleux que cela puisse paraître, dans l’hostilité qu’il s’attire. Or il se pose en homme lige d’un Dieu qui ne saurait, en toute Raison, privilégier les uns sur les autres sans susciter des réactions et des représailles. Que celles-ci soient répréhensibles ne change rien au rôle du Juif dans une économie passionnelle religieuse qui fait de lui, on doit en convenir, une victime-agent. Considérer le phénomène sous cet angle attire immanquablement le soupçon de chercher à légitimer l’antisémitisme ou, plus accablant et désarmant, un soupçon de haine de soi, voire l’anathème pour ne pas parler de procédures pénales.

Le particularisme du judaïsme se fonde sur une élection qui, sous quelque angle qu’on la considère, situe les Juifs à côté / hors de l’humanité, qu’ils soient dispersés parmi les nations ou qu’ils concentrés sur un territoire. On cite volontiers Haman susurrant aux oreilles du roi Assuérus cette phrase qui remonterait à la légende des textes : « Il y a dans toutes les provinces de ton royaume un peuple dispersé et à part parmi les peuples, ayant des lois différentes de celles de tous les peuples et n'observant point les lois du roi. Il n'est pas dans l'intérêt du roi de le laisser en repos » (Esther 3, 8). On n’invoque pas le Dieu Un, qu’on y croit ou non, soit suspendu à lui ou imprégné par lui, sans présumer de l’interchangeabilité des individus, des tribus, des peuples, des nations, devant les instances politiques, sociales, judiciaires terrestres pour ne pas parler du ciel qu’il soit peuplé d’anges ou d’étoiles, aménagé en enfer ou en paradis. La notion d’élection, charnière du judaïsme rabbinique, trame la condition juive autour d’un double scandale : celui de son élection particulariste et celui de sa résiliation universaliste. Ce serait Dieu, tel que le judaïsme se le « représente » avec une élection extensible en principe à l’humanité entière – mission assumée partiellement par le christianisme et l’islam –, qui se révélerait en définitive… antisémite, ne tolérant pas la restriction de son élection, quoi qu’on entende par-là, aux seuls Juifs. Cela, les pères du sionisme originel, libéral et laïc, plus critiques sur leur condition juive qu’obnubilés par elle, l’avaient compris. Chez Theodor Herzl, Max Nordau, Bernard Lazare, Israël Zangwill, voire Leo Pinsker. Sans parler des analystes du phénomène religieux tel qu’il s’est imposé dans l’aire dite monothéiste.

En cédant à des velléités ségrégationnistes, qui culminent parfois dans un suprémacisme éhonté, le Juif cultive une certaine intolérance chez le Dieu jaloux. Soit il la dirige contre le Goy – qui ne reconnaît pas son élection, soit contre ses coreligionnaires – qui déçoivent ses attentes. Le Juif ne se heurte à la haine antisémite qu'autant qu'il contribue à l'exciter et à la sécréter par sa seule présence – sans parler de ses prétentions –, chez ses admirateurs autant que chez ses détracteurs. Qu'elle soit de l'autre ou de soi, explicite ou implicite, la haine guette le judaïsme, comme le soulignait Nietzsche, et c'est elle qui serait passée au christianisme et à l'islam. Il n'est pas plus de Juif réconcilié et serein que de chrétien dépassionné ou de musulman non conquérant. Le christianisme a échoué à substituer l'amour à la haine, l'islam la clémence à l'intolérance. Dans cet engrenage haineux, on ne sait qui hait le plus et le premier.

Les Juifs s’en trouvent engagés dans une apologétique qui donne volontiers à leurs considérations philosophique la tournure de prêches, posant implicitement ou explicitement les conditions à l’accueil / intégration du prochain. Ils doivent se chercher une vocation particulière qui aurait, nul ne comprend comment, des répercussions universelles. Le renouveau éculé dans les variations particularisme-universalisme pour atténuer les tensions théologico-politiques entre elles ne sont rien moins que pathétiques. On ne tolérerait les Juifs que comme vestige, reste, curiosité ethnologique. Sitôt que l’un d’eux se remarque, caracolant ou claudiquant, on se hérisse de ses prétentions ou de ses récriminations. Toutes les recherches, condamnations et mesures n’atténueront pas l’exacerbation de la question juive dans le sillage de laquelle s’insinue celle de l’antisémitisme. On ne tolère pas les prétentions électives qu’elle célèbre ou moque, on s’insurge contre celles des plus riches, des plus doués, des plus visibles, surtout quand ils s’avisent, dans un entêtement souvent dénué de bon goût, d’exhiber leurs mérites ou leurs acquis et de les mettre sur le compte de leur… judaïsme.

Rien ne résilie autant la distinction monothéisme / polythéisme que ce qui prévaut de nos jours dans les religions, qu’elles soient cataloguées comme monothéistes ou polythéistes. Ce sont des querelles entre dieux tout aussi prégnants et inexistants les uns que les autres, silencieux en soi, battant dans les cœurs des hommes et volubiles dans leurs bouches. Les catégories permettant de saisir le phénomène religieux ont longtemps été judéo-chrétiennes, elles seraient en train de changer. Elles devront couvrir l’islam, voire prendre en considération les religions asiatiques, sans plus s’encombrer de distinctions surannées qui ne persisteraient qu’autant qu’elles sont coulées dans des doctrines, des institutions, des cérémonies, des rites… des écritures dont l’interprétation la plus lancinante reste liturgique. Dans tous les cas, les Juifs ne sauraient renoncer à leur élection, quel qu’en soit le prix, sous peine de perdre toute légitimité existentielle. C’est ce qui noue la passion juive, à la croisée de l’élection et de sa négation.

Photo : Moshe Rynecki (1881-1943)