The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE REGIME DU SANS-DIEU

La perplexité serait le régime du Sans-Dieu. Chez les humains qui récusent son existence. Pour toutes sortes de raisons, métaphysiques, morales, religieuses. Dieu ne se montre pas à la hauteur du Bien, ne constitue pas un garant moral ; il n'est ni un principe d'amour ni de justice. Sa providence, quoi qu’on entende par ce terme, n’est plus aussi manifeste et sa postulation ne vaut pas le prix que ses prédicateurs réclament, que ce soit en paradoxes logiques, en tourments moraux, en souffrances physiques, en adhésions mythologiques. Plutôt que de s’en remettre à un agent transcendantal, personnalisé sur un mode ou un autre, on considérerait le monde sous l’angle de la perplexité : nul besoin de prier, il n’est personne pour écouter ; nul besoin de se lamenter, il n’est personne pour soulager ; nul besoin d’incriminer la cécité de l’incrédule, rien ne le raisonnerait ni ne le convaincrait ; nul besoin de décrier le monde, cela ne changerait rien à son cours. Le jour continuera de poindre, la nuit de s’étendre. On peut se retirer à tout instant de cette cavalcade et vivre en marge du chahut, sur la touche des champs de guerre, dans les coulisses des arènes… dans l’antichambre, tour à tour heureuse et malheureuse, du néant d’où nous sortons et auquel nous sommes condamnés à retourner. On ne consent plus à se lier à Dieu, que ce soit dans le cadre d’un marché que l’on conclut en soi avec lui, sur un pari, dans une humiliation de l'intelligence recouvrant de la violence contre soi risquant de dégénérer en violence contre autrui.
Cela dit, on ne se résout pas à la perplexité sans s’en faire une sournoise déraison, voire sans la narguer et la célébrer. On cherche sa dignité dans l’incertitude, sa noblesse dans la résolution à l’endurer. On tire d’elle sa vocation et l’on clame qu’il n’est plus grandes vocations que dans la gestion du désarroi d’être qu’elle cultive. Le désarroi devient le moule du sens, assumé comme miracle de tous les instants, comme tâtonnement en quête d'éclaircie dans les ténèbres, de source dans le désert, de clairière dans les bois. Les plus exaucés céderaient à une piété de l’enchantement virant en permanence au désenchantement ; les plus désespérés à une assignation au désenchantement relevée de fugaces enchantements. Aujourd’hui ici ; demain là-bas. Sans cesse en partance – pour nulle part ; sans cesse de retour – de nulle part. La sérénité serait, autant que possible, dans l’insouciance. Du lendemain. Du sens du vent. Du teint du ciel. Du regard de l’autre. De l’avenir de la terre. L’espace d’un instant. On se sent libéré de tous ses engagements pour une prosaïque vie de doute, assumant son échec comme un noble échec.
On conçoit volontiers de mener une vie sans avoir le nom de Dieu aux lèvres, balançant entre l'enthousiasme du dire oui et l'accablement du dire non. Se résignant à une vie maniaco-dépressive qui serait la marque la plus distinctive de l'homme post-divin : « Nier d'un côté et exalter de l'autre », déclare Camus, « c'est la voie qui s'ouvre au créateur absurde. » Il précise aussitôt : « Il doit donner au vide ses couleurs » (A. Camus, « Le Mythe de Sisyphe », Gallimard, 1942, p.154). Des couleurs de guerre et de paix, de haine et d'amour, de vent et de nuée. Chacun aurait les siennes, qu’il les trouve dans la poétique où il s'inscrit ou qu’il se pose en créateur de couleurs. La perplexité, couche de l’absurde, n'est ni un cachet de vérité ni de mensonge ; ni une garantie de bonheur ni de malheur. C'est le lot de l'homme en exil hors de sa condition animale, de l'homme comme créature. On reconnaîtrait volontiers avec Camus : « Il y a ainsi un bonheur métaphysique à soutenir l'absurdité du monde » (Ibid. p.129). Surtout si l’on en reste à sa perplexité, sans verser dans la dissertation intellectuelle, encore moins dans le prêche philosophique.
La perplexité pèche par son insolence et par sa déréliction, de même que par sa cécité et sa lucidité.
Photo : Claude Monet, La Cabane de Saint-Adresse, 1867

