RATURE D’EXIL : LE MEURTRE DU BEDEAU

15 Jun 2026 RATURE D’EXIL : LE MEURTRE DU BEDEAU
Posted by Author Ami Bouganim

Je ne comprenais mot. Pourtant, on buvait ses paroles autour de moi, recueillis et émerveillés. J’étais visiblement le seul à ne pas suivre, j’avais beau me concentrer, je ne saisissais pas. Je n’arrivais pas à cerner ce dont il était question. Les mots se volatilisaient sitôt émis, les phrases ne s’enchaînaient pas. Ce n’étaient que des sons creux qui se diluaient dans sa salive, s’étranglaient dans mon cerveau. Il prêchait un Derbala atteint d’un mal incurable. Je n’admettais rien de ce qu’on prétendait. C’était comme si j’étais irrémédiablement en retard sur les autres, trop accablé par ma découverte pour les envier. C’était comme ça, je ne serais jamais sûr des mots, des miens encore moins que des autres, le vent m’aurait immunisé contre leurs sortilèges.

Le gardien de l’oratoire n’était pas sans évoquer les bedeaux qui l’avaient précédé sinon qu’il était si philosophe qu’il négligeait ses menues charges, tant obnubilé par son vaste traité qu’il ne voyait pas autrui, ni son visage nu ni sa main tendue. Dieu s’était débiné – pour reprendre un mot que chérissait mon regretté père –, me laissant avec ce petit homme, retors et emphatique, brandissant la décombre de son sur-dieu en lieu et place du sous-dieu qui nouait les entrailles de Aken. Pourtant, il excellait à mettre dans sa bouche de brumeuses et malignes considérations pour tenter de ranimer le buisson qui s’était consumé à Auschwitz.

Le gardien présentait l’inconvénient ou le mérite de chercher son dieu dans ses homélies, il n’avait de cesse de les soigner, il les brodait dans le dos d’une vaste dépouille qui ne cessait de jour en jour de se décomposer. Plus il prêchait son dieu transcendantal, autrement qu’être ou au-delà de l’essence, l’un-bien, et plus je perdais le mien le long de la somptueuse rue Michel-Ange à l’heure où les oiseaux se déversaient en jupe plissée bleu marine ecclésiastique et en blouse gris-noir monastique, les yeux de couleur les cheveux écarlates. Elles gazouillaient sous les érables dégarnis par l’hiver alors que niché sur son septième étage, le gardien ruminait sa Bible, son Talmud et ses Russes. Je rôdais volontiers sur la place d’Auteuil investie par son marché, poussais mes velléités buissonnières jusqu’au au Bois de Boulogne qui régulait les saisons de Paris, entraînais ma mère, qui n’a jamais mis les pieds à Paris, au jardin des Poètes dont les bustes dominaient les vers gravés sur de sobres plaques. C’était, autant en convenir, une manière de paradis dans l’exil, même s’il ne dura que le temps d’en être chassé à petits picorements slaves qui ne pouvaient avoir raison, sous leur revêtement talmudique, de mon échevèlement berbère.

Je revois encore le gardien, converti en génie pour l’occasion, descendant la rue Michel-Ange d’un pas pressé par l’étude, de son oratoire à son amphithéâtre, en quête d’une bouche de métro, assimilée par un camarade de chambrée, originaire de Taroudant et porté à la philosophie internationale, à une possible ouverture de la caverne de Platon. Il ne nous saluait pas pour ne pas avoir à nous croiser et nous reprocher nos travers buissonniers, je ne m’en souciais guère, on ne salue pas le bedeau d’un dieu empaillé d’écritures raturées de sur-commentaires et suturées par un rite insoutenable. Dans l’oratoire même, au petit matin ou au seuil du soir, à la sortie des dortoirs et au retour aux dortoirs, engourdi de sommeil éreinté par mes errements, la cloche des oiseaux retentissait, suave et sordide. C’était encore l’écho le plus lancinant du silence du Moïse de Michel-Ange dans la petite cour intérieure où l’on ne se risquait pas par peur de l’hiver.

Sitôt que j’ai débarqué dans cette synagogue, j’ai assimilé son directeur à Aken qui distribuait le samedi soir son brin de laurier aux fidèles. Je soupçonnais, déjà à l’époque, derrière mon accablante cécité intellectuelle une séquelle de mon engouement pour lui. C’était le bedeau de notre synagogue dans la rue du Bain de la cité moisie. Il était aussi droit et élancé qu’un araucaria, avait sa place sur le banc qui faisait face à la porte. Il surveillait les entrées et les sorties, il relevait les présences et les absences. Il ne saluait personne, personne ne le saluait. Il reconnaissait les habitués de son œil indemne, les morigénait de son œil brouillé. Il n’avait pas prononcé deux ou trois mots qu’il se mettait à brailler, cherchait à se rétracter, redoublait de cris, piquait sa crise de haut mal. Deux mille ans s’étranglaient dans sa gorge. Je ne le respectais pas, je le craignais, je n’attendais rien de lui, sinon son brin de laurier, il n’attendait rien de moi, il ne soupçonnait pas même mon existence, j’étais trop petit. Il habitait la rue portant le nom de l’Apostat qui distribuait des Bibles anglicanes qu’il ne nous était permis que de brûler pour blanchir l’Ancien Testament du sacrilège du Nouveau. Son rez-de-chaussée s’ouvrait aux visiteurs une fois l’an pour distribuer le mortier à base de dattes, d’amandes, de roses et de mimosas qu’il préparait pour la veille de Pâque et dans lequel nous trempions la laitue pour en adoucir l’amertume. Sa compagne, une grande Berbère de trente à quarante ans plus jeune que lui, avait un sourire immuable aux lèvres. Elle était belle et débile. Elle ne se départait pas d’un sourire illuminé par les dents en or qui avaient dû constituer son mohar, elle ne s’intéressait à rien s’intéressait à tout, elle m’aurait communiqué le désir de m’attarder impunément. Je ne cherchais pas à comprendre, ne cherchez pas à comprendre, c’est la grande leçon que j’ai tirée de ce lancinant exil textuel que je m’échine, je ne sais pourquoi, à raturer pour mieux le perpétuer.

Comme Aken, le gardien n’était pas particulièrement éloquent, il bafouillait sinon bégayait. Ce n’était pas sa langue maternelle, il cherchait ses mots, il excellait dans leur choix. Il n’était pas encore célèbre, il le deviendrait dix ou vingt ans plus tard, au point d’être considéré comme « l’un des plus grands philosophes au monde ». Sartre était mort, Heidegger aussi, lui ne cessait de monter, prêchant l’autre que soi au-delà d’autrui, porté par cette gloire que recherche un génie digne de son élection. On buvait ses paroles, on le citait, on se drapait de ses titres. Il était doué de cette malice slave qui, à la longue, l’avait convaincu de sagesse. Personne ne se risquait à attenter à sa notoriété. De mon côté, je n’avais cessé de m’enfoncer dans mon incrédulité qui s’étendait par cercles concentriques à l’ensemble de mes interlocuteurs, de quelque rive qu’ils soient. Je ne pouvais suivre un cours, assister à un congrès, soutenir une conversation, retenir quoi que ce soit de ce que l’on prétendait. C’étaient des mots et ils ne recouvraient rien, c’était d’une pathétique et prosaïque dyslexie généralisée.

Plus tard, sa lecture ne devait rien changer à ma terrible incrédulité. J’eus dû comprendre ne serait-ce que des bribes, ne serait-ce que pour me rassurer. Je me sentais de plus en plus perdu, exclu à tout jamais de la parade des mots. Je n’avais d’autre choix que d’assimiler les intellectuels à des bedeaux. Ils en devenaient des Aken, si ce n’est que le mien n’avait aucune prétention, ne se risquait pas à ouvrir la bouche pour ne pas éclater, pratiquait la brouille avec le monde, plus digne que la rouerie. Il n’avait jamais rien à dire sur le monde et sur l’homme, pour ne pas parler, par ma bouche par trop encombrée, de l’Un de Plotin ou de Philon. J’étais son seul disciple, il n’avait cure d’avoir des disciples, il n’avait que des bêtes noires, il ne cachait pas son ressentiment contre le vent, il ne laissa ni œuvre ni postérité sinon sur ces lignes.

Même Paris n’avait pas réussi à briser les scellés des trieuses qui m’interdisaient de loin, des magasins hantés d’ombres où elles berçaient les amandes de leurs mélopées berbères, la sortie de mes sourdes cavernes. Je n’ai cessé d’être écartelé entre le bedeau de la synagogue du Bain et celui de la synagogue de Michel-Ange, de l’un j’étais l’héritier de l’autre le renégat. Celui-ci ne cessait de balancer entre Plotin et Philon, tramant sa transcendance sur l’un, s’accrochant à l’autre pour ne pas se laisser entraîner du côté de Saint Augustin, c’était trop compliqué pour moi. Le reprendre sur ce point, même à titre posthume, lui montrer qu’il était davantage du côté de Plotin que de Philon, l’aurait rangé parmi les mystiques et rien ne lui aurait plus déplu, surtout venant de quelqu’un comme moi qui ne distinguait pas entre les Grecs et les Latins. Aken ne trouvait son dieu ni autrement qu’être ni au de-delà de l’essence mais en soi. Je ne pouvais soupçonner que le petit directeur de conscience me retiendrait auprès de sa divine dépouille avec le même acharnement que celui que je mettais à veiller en Derbala sur les haillons de la mienne.