The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
JOURNAL DE LA PERPLEXITE : DE LA PUERILITE A LA SENILITE

Faust incarne l’homme revenu de tout, du ciel et de la terre, de la science et de la magie. Il racle l’abîme du savoir universel, concluant qu’il ne change rien à la réalité de l’homme. Les velléités d’immortalité, que caresse le créateur, sont condamnées à échouer. La mort ne distingue pas entre les cerveaux, elle les humilie tous avant de les vider de leurs prétentions, de leurs pressentiments, de leurs talents. Dans le désarroi, on se cherche une passion, un purgatoire, un exutoire. Faust se lance d’abord dans la quête de l’au-delà, auquel on n’accéderait que par la mort « au risque d’y rencontrer le néant ». Le suicide métaphysique s’impose comme la plus audacieuse et la plus risquée des aventures de la connaissance. Mais Faust est retenu au dernier instant par le son des cloches qui réveillent en lui des souvenirs liturgiques. Il ne retourne pas pour autant à Dieu mais se tourne vers le Diable, cherchant le salut dans le Mal, en l’occurrence dans cette sensualité qui tente l’homme de science désespérant de la connaissance : « Il ne vous est assigné, déclare Méphistophélès, aucune limite, aucun but. S’il vous plaît de goûter un peu de tout, d’attraper au vol ce qui se présentera, faites comme vous l’entendez. » Faust s’emballe pour le tournis des sens où se mêlent douleur et plaisir, bonheur et malheur, amour et haine, bien et mal. Le Diable s’assure de son destin avec le consentement de Dieu.
Les tours du Diable, chez Goethe, se révèlent par trop décevants. On s’attend à des débauches, des meurtres, des sacrilèges et l’on doit se contenter d’une vulgaire histoire de cœur. Si je veux bien croire que le drame de Marguerite, séduite par Faust, désole plus d’un lecteur, je ne peux me résoudre à l’incurie romancière, sinon théâtrale, d’un poète qui promettait de nous entraîner dans les abîmes du mal. Des deux personnages principaux, Faust et Méphistophélès, le premier reste le plus vaniteux, de ces grandiloquents mortels produits par le romantisme morose. En revanche, les manières aristophanesques du second ne manquent pas de séduire, réhabilitant le Diable, à l’insu de Goethe ( ?), en lui assurant des circonstances atténuantes.
Le « Prologue dans le ciel » n’est pas sans évoquer la scène où Dieu livre Job à Satan : « Nu je suis sorti du sein de ma mère, et nu j’y rentrerai », constate Job, plus laconique que désespéré. « L’Eternel a donné, l’Eternel a repris, que le nom de l’Eternel soit béni. » Si son endurance et sa résistance séduisent, la légèreté avec laquelle Dieu se laisse tenter par le Diable rebute : « Eh bien ! il est en ton pouvoir. » La lâcheté divine ne serait compensée que par l’audace éditoriale des maîtres qui ont inclus ce texte dans le canon biblique. Elle perce en particulier dans l’ironie avec laquelle ils rapportent les sermons, les harangues et les prêches des amis de Job, « ces inventeurs de mensonges », débitant avec l’insolente niaiserie qui caractérise les hommes de Dieu les arguments en faveur de l’insondable mystère de ses desseins.
Le second Faust présenterait les carences du premier sans ses mérites. Goethe croule sous l’héritage poético-mythologique grec : « Tout ce qui se fait aujourd’hui n’est qu’une faible image des délicieux jours de nos aïeux. » Résultat : un pastiche où Hélène soutire au vieil auteur des aveux sur l’ascendant universel de la beauté. Les personnages grecs rallient Faust pour récurer un vieux mythe. Mais Faust ne passe plus dans cette reconstitution ; il reste dans les coulisses d’un monde qui refuserait de l’accueillir. Cela se solde par une fantasmagorie désuète malgré d’incontestables trouvailles (l’Homonculus conçu dans l’atelier d’un alchimiste), de même que par des procédés théâtraux plus éculés qu’originaux (l’inclusion des réactions des spectateurs).
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La méticuleuse patience des philologues trahit plus de grise préciosité que de pertinence ; les boniments des critiques plus de mièvrerie que d’intelligence. Ils ont mené des recherches, souvent pour subvenir à leurs besoins, ils doivent nous convaincre de l’éminence de leur héros de recherche, que ce soit Shakespeare, Goethe ou Pessoa. Ils se poseraient en dictateurs d’un goût qui se perpétue de siècle en siècle et de maître à disciple. On ne décrie pas une thèse à laquelle on a consacré des années – ce serait s’aliéner la commission des publications et compromettre son avancement ; on ne dénonce pas un livre auquel on a consacré ses soirées et ses vacances – ce serait trahir son éditeur. La sédimentation du goût comporte autant de strates de crétinisme que de conviction et elle n’emporte pas l’adhésion sans exercer une subtile et pernicieuse terreur. Goethe survivra à mes sautes d’humeur ; je ne m’inquiète pas pour lui. Je peux me permettre néanmoins de me moquer du vieux Goethe, auquel je veux bien concéder... de ce génie qui serait au talent ce que l’intuition est à l’intelligence.
Des siècles sinon des millénaires de communion avec les prestigieux poètes dissuadent toute critique. Tant de philologues, de commentateurs, d’admirateurs ont renchéri sur les mérites de Goethe qu’ils dissuadent toute réserve. Peut-être ne sommes-nous pas à la hauteur d’œuvres qui ne tolèrent que de nobles lecteurs ? Peut-être sommes-nous sourds à leur merveilleuse poésie ? Dans une remarque de « Culture and Value », Wittgenstein écrit : « It is remarkable how hard we find it to believe something that we do not see the truth of for ourselves. When, for instance, I hear the expression of admiration for Shakespeare by distinguished men in the course of several centuries, I can never rid myself of the suspicion that praising him has been the conventional thing to do; though I have to tell myself that this is not how it is. » Certes, Wittgenstein ne se remarque pas par son indulgence, n’épargnant ni Socrate ni Mahler, sa sévérité n’en témoigne pas moins de sa liberté et de sa pertinence. La tradition littéraire, savamment cultivée par des maîtres encenseurs, se doublant souvent de maîtres-chanteurs, impose irrémédiablement son goût. Se moquer de Shakespeare ou dénoncer Goethe exposent au ridicule. Qui sommes-nous pour briser ces idoles sacrées que représentent des poètes que les siècles ont couvert d’éloges ? Que sommes-nous pour déplorer de-ci la puérilité du Premier Faust, de-là la sénilité du Second ? – Des lecteurs plus perplexes que pieux…
Photo : Anton Kaulbach. Faust und Mephisto

