The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
BILLET D’AILLEURS : LA GRANDE MUTATION

On n’incline pas à prendre en considération la philosophie de Chomsky et ce n’est pas tant son rôle d’activiste sur la scène politique internationale qui détourne de lui. Ses recherches recouvrent une trouvaille qui aurait dû en principe révolutionner la pensée philosophique, davantage que la théorie de la relativité, l’armature cosmo-logique-gonique et la série des découvertes et applications des mathématiques. Sa postulation d’une compétence grammaticale innée dont l’activation préside à la maîtrise générative de la parole et du langage n’est rien moins que révolutionnaire et bouleverse – devrait bouleverser – le mode même de philosopher. Chomsky retourne d’une certaine manière à Descartes pour écarter les considérations philosophiques telles qu’elles se sont enchaînées depuis Platon et jusqu’aux variations logico-linguistiques chez les philosophes britanniques en passant par les grands maîtres de la phénoménologie. C’est toute la tradition philosophique qu’il invite à revisiter sans procéder à une quelconque déconstruction, ni lacanienne ni derridienne encore moins psycho-marxiste, qu’elle se veuille française ou slovène. Il pose que l’homme est doué de nature d’un pouvoir de génération grammaticale permettant à l’enfant de maîtriser les règles syntaxiques et sémantiques du ou des langages où il est immergé sans avoir à les étudier et de générer des phrases sans cesse nouvelles requises par la situation conversationnelle du locuteur-interprète. L’innéisme de Chomsky est si rudimentaire qu’il balaie toutes les considérations sur les théories descriptives du langage, qu’elles se prétendent empiriques ou comportementales pour ne point parler des harassements phénoménologiques qui souvent déraillent la pensée plus qu’ils ne la raisonnent.
Plutôt que de s’emparer de cette postulation d’une compétence innée pour la parole / le langage et de l’étendre à d’autres domaines, en l’occurrence la mathématique, la poétique, voire le rêve, on persiste à radoter avec les phénoménologues, qu’ils traitent de l’altérité, entre prêche religieux et prédication éthique, ou du texte, entre critique littéraire et herméneutique. Pourtant rien ne serait plus… indubitable que cette compétence qui méritait d’inspirer la recherche en matière de compétences dans la recherche, la création… la pensée. On rechigne à ramener l’homme à sa condition de créature dotée par la nature de sens, de membres… de libido sexuelle. Cette postulation de compétences innées, pour rudimentaire qu’elle soit, aurait raison de toutes les digressions philosophiques. Elle serait si convaincante et éloquente que rien sinon une lésion somatique n’entraverait l’acquisition du langage et – peut-être – toutes les autres compétences, y compris pour la prédication qui domine tant les milieux philosophiques que religieux. Les seuls à s’en être emparés pour en tirer des prouesses de technologie sont encore les concepteurs de l’IA qui ne trouvent rien à dire qu’à louer les promesses de leurs algorithmes ou nous accabler avec leurs prophéties sur la mutation qui guette l’humanité.
Malheureusement, tout ce que les bonimenteurs et les détracteurs de l’IA m’ont enseigné à ce jour c’est qu’on ne doit plus chercher à comprendre ce qu’est l’intelligence humaine. Sa plasticité, sa mémoire, ses compétences linguistiques, poétiques, mathématiques…, son ingéniosité et son ingénuité. Son débordement par l’instinct, son accomplissement dans l’intuition. Sa perversion par les passions. On commençait à peine à savoir ce que l’intelligence de l’Homo sapiens était, on ne saurait désormais plus rien, et l’on doit attendre que l’IA soit au point pour nous révéler ce qu’elle… serait. On aurait pour l’heure des humanoïdes plus ou moins digitalisés pour ne pas dire robotisés, se doublant de charlatans, de visionnaires, d’illuminés, qui nous ballottent entre toutes sortes d’utopies et de dystopies, brassant les milliards avec les alertes, les pronostics, les surenchères, les prédictions. Certains se montrent tant enthousiastes qu’on n’a d’autre choix que d’avouer son propre crétinisme ; d’autres si alarmistes qu’on n’a d’autre choix que de se retirer dans sa tombe avant qu’on ne mette au point la puce ou la molécule garantissant l’immortalité. Nous assistons, autant le reconnaître, à la plus grande tragi-comédie qui perturbe l’humanité entraînée dans une course effrénée à l’IA dont nul ne saurait prédire le dénouement.
Les personnages sont en place. Les uns en escrocs de l’on ne sait plus quelle Silicon Valley, les autres en brutes, en repentis, en sages, en imbéciles, en benêts, en oracles. On balance entre les réalisations, les visions et les promesses des uns et les craintes, les avertissements et les prophéties des autres. Autant les premiers présentent l’insigne mérite de ne plus penser pour mieux réaliser leurs desseins méphistophéliques et précipiter la Grande Mutation de l’Homo sapiens en Homo numerus (digital), autant les seconds suscitent de vagues doutes sur la qualité de leur intelligence… humaine. On sait l’impuissance des prophètes face aux avancées de la technologie, en particulier celle de l’IA encouragées par une concurrence sauvage entre les grandes puissances chaperonnées par des consortiums qui ne reculent devant rien pour tourner les régulations. On veut bien croire que les alerteurs s’inquiètent pour le sort de l’humanité, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur ce qui motive leur attachement à l’Homo sapiens qui promet / menace de muter. Le personnage le plus attachant et pathétique sur la scène médiatique serait encore Harari. Il prend sa voix la plus martiale pour prophétiser la fin de l’humanité telle que nous l’avons laborieusement bâtie sous le régime de l’Homo sapiens dont il se poserait en maître et en chantre. Il dit de moult manières, quoique sur un ton par trop métallique, que nous assistons à son extinction. Il annonce un malheur absolu si l’on persiste à calculer logarithment notre perte avec celle des acquis de l’intelligence humaine traditionnelle, de ses perspectives et de sa créativité. S’il veut bien concéder des avantages à l’IA, il abonde dans l’inventaire de ses plaies. Il aurait peut-être raison, il aurait sûrement raison, si ce n’est qu’il ne trouve pas – pour l’heure ? – grand-chose de précis sur quoi fonder ses prophéties sinon sa nostalgie de l’ennui et de l’anxiété, au point de menacer d’entrer dans l’histoire comme l’auteur d’un nouveau chapitre dans les Lamentations.
Plutôt que de procéder dignement aux obsèques de l’Homo sapiens et de se résoudre à l’avènement de l’Homo numerus – plutôt surtout que de proposer des catégories pour penser l’ère qui vient, Harari saoule l’humanité avec ses podcasts et ses articles sur les menaces qui pèsent sur l’ère qui s’en va. L’IA ne serait pas, à l’en croire, un vulgaire outil mais un agent – un Golem –- qui risque de liquider, sans crier gare, son programmateur et de prendre sa place dans une dialectique du programmateur (Intelligence agent) et de sa programmation (création) qui serait tellement réussie qu’elle se tournerait contre lui. Ce serait risible si ce n’était caricatural. On n’a cessé de répéter l’argument, on ne cessera de le répéter. Une super-intelligence, à moins de s’incarner dans une nouvelle créature, en l’occurrence par la greffe de puces ou l’injection de molécules à l’humain, ne pourra rien contre ses programmateurs. Davantage qu’un prophète, Harari illustrerait un désarroi, entre charmes de l’ère analogique et perturbations de l’ère digitale. Il ne propose pas de solution sinon dans la pratique de je ne sais quelle méditation et dans la conservation de je ne sais quelle mémoire.
Harari en reste à la philosophie linguistique qui fait de la pensée un calque du langage alors qu’elle ne cesserait d’« intuitionner » – dans tous les domaines –, débordant les connections entre les neurones et se présentant comme une turgescence de l’on ne sait quoi. En définitive, ce ne serait qu’une silhouette humaine – encore une parmi des milliards d’autres – qui commettrait plus d’une erreur de penser. Dans cette phase de transition où le numerus se mêle inextricablement au sapiens et le remanie de fond en comble, la décence réclamerait de se garder contre cette era-mistake qu’il ne cesse de commettre, mêlant pour l’occasion les genres prophétique et analytique. Il est clair que l’Homo numerus est en train de relayer l’Homo sapiens en passant par des avatars hybrides ; il est clair encore que la technologie bouleverse, plus qu’autre chose, les modalités de peuplement de la terre, voire de l’univers ; il est clair enfin que l’humanité telle que nous la connaissons ne sera plus accessible aux générations à venir. Harari serait si pris dans sa machination d’une intelligence supérieure qu’il n’envisage pas d’autre scénario que celui qu’il a tout intérêt à promouvoir pour sauver son Homo sapiens et son âme si toutefois il en est encore doué. Il présume de je ne sais quelle intelligence supérieure alors qu’il est plus probable de prévoir une hybridation de plus en plus poussée de l’humain par l’IA qui le rendrait méconnaissable : les IA ne domineront l’Homo sapiens qu’autant qu’elles remodèleront ses modes de penser, de croître, de périr. Les craintes de Harari seraient plus ataviques que raisonnées et l’on doit être vraiment humaniste pour s’attacher à une créature en voie d’explosion démographique, de dérèglement climatique et de déraillement philosophique. Dans un siècle on ne connaîtra pas plus son homme que nous ne connaissons, dans les sociétés modernes, les cultivateurs, les semeurs et les moissonneurs humains. Ce sera assurément une autre phase dans le peuplement de la terre dominée jusque-là par l’Homo sapiens. A un Bengio qui s’inquiète pour ses petits-enfants on rétorquerait que leurs propres petits-enfants ne se souviendront pas plus de lui qu’il ne se souvient de ses propres arrière-grands-parents ; à Harari que rien n’empêche l’Homo numerus de produire une poétique encore plus enchanteresse que celle de l’Homo sapiens. Il ne dit rien de plus que l’extinction de son humanité, il le répète ad nauseam et l’on n’arrive pas à dissiper l’impression qu’il prendrait son plaisir à camper une silhouette qui aurait pris sur elle de s’épouvanter pour mieux épouvanter ses audiences et ses lecteurs.
Le plus inquiétant, pour l’heure, n’est pas tant l’IA que ses commentateurs, qu’ils soient niais ou tranchants. Ils seraient en manque, autant que nous autres, de grilles d’analyse pertinentes et de catégories de penser qui colleraient mieux à la mutation digitale de l’humain. On ne saurait débiter autant de banalités ou… bomber autant le torse. Musk, pour ne prendre que lui, présente sur les alarmistes le mérite de ne pas couler sa pensée dans des catégories nostalgiques. Il ne pense plus, il se lance à la conquête de la lune et de Mars, à la mise sur orbite de satellites, à la greffe publique ou clandestine de puces qui garantiraient ceci ou cela. Il a visiblement rompu avec l’Homo sapiens, il est du côté de l’Homo numerus. Il n’est que de voir les nouvelles célébrations autour d’un Derrida pour se convaincre que l’on a toutes les raisons de bâiller d’ennui dans une humanité atteinte de sénilité poétique. Je comprends les uns et les autres, je suis né à Mogador qui n’avait ni eau courante ni électricité, je n’en vis pas pour autant dans l’anticipation de dystopies chroniques. On doit mourir, on doit passer. On se consolerait de la conviction que l’homme restera à l’image de Dieu. Pour le meilleur et pour le pire.

