The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
HOMO RIDENS : L’HOMME QUI RIT

J'ai longtemps souhaité avoir sous les yeux un traité qui vanterait les vertus du rire. Il dériderait les lecteurs harassés par les tournures d'un Kant, les imprécations d'un Nietzsche, les néologismes d'un Heidegger... le sérieux apocalyptique des alerteurs sur les dangers de l’IA (Intelligence Artificielle), de l’IGA (Intelligence Générale Artificielle) et de l’ICA (Intelligence Crétine Artificielle). Un livre-antidote contre le sérieux, dissuadant toute velléité d'intégrisme, de dogmatisme, d’obscurantisme, d’euphorisme, véritables plaies culturelle, philosophique et religieuse de l’Esprit. Peut-être un livre empoisonné qui achèverait son lecteur, comme dans « Le Nom de la Rose » d'Umberto Ecco qui se conclut par ces termes : « Le devoir de qui aime est peut-être de faire rire de la vérité, car l'unique vérité est d'apprendre à nous libérer de la passion insensée pour la vérité. »
Rares sont les penseurs, pour ne pas parler des théologiens, à rire de leurs propres considérations. Le sérieux se poserait en condition de la vérité ; la légèreté en marque de l'erreur. On s'est rarement risqué à postuler le contraire. Depuis Aristote, on n’a cessé de discréditer le comique, le situant à la croisée d’un contenu vulgaire – le sexe par exemple – et d’un style vulgaire – volontiers négligé, et de privilégier la tragédie, censée couler de nobles sentiments dans un style recherché, au détriment de la comédie. Depuis, celle-ci s'attire toutes les railleries, celle-là toutes les louanges. Pourtant, la tragédie n’a jamais fait qu’accabler ses lecteurs et ses spectateurs, la comédie qu'à les dérider. Cette préférence n’en recouvrerait pas moins une certaine pertinence existentielle : la vie reste dramatique, se concluant par une mort inéluctable, ne tolérant la comédie qu'en guise de diversion, réservée aux courts intermèdes qui nous sont accordés entre deux drames. Même les humoristes et les clowns ne passent pas leur vie à rire et on les devine volontiers tristes derrière leurs masques. La tragédie serait pour les cours dans les classes, la comédie pour les cours de récréation.
Le rire est ambigu : d’un côté, on vante ses traits critiques, voire corrosifs ; de l’autre, on dénonce ses traits sataniques. Dans le rire résonne ce rien auquel on touche en raclant les passions dans lesquelles on tend à s'empêtrer et les angoisses dont on ne sait comment se débarrasser. Le rire les dissout sans avertir, dans un éclat, comme dans un accès incontrôlable de nihilisme : « L'homme, déclare Baudelaire, mord avec le rire [1]. » Sur le moment, pour un court instant, il n'est rien derrière les paravents religieux, philosophiques, scientifiques, mondains. Le très sérieux et intraitable Kant reconnaissait : « Le rire vient d’une attente qui se résout subitement en rien. » Les plus acharnés des militants, les plus véhéments des avocats, les plus charismatiques des pasteurs nourrissent des convictions, plaident des causes, croient en des puissances qui se révèlent, par un brusque retour de vérité ( ?), dérisoires. Le rire donne la mesure de la vanité de l’homme, il se moque des ambitions qui la nourrissent : « Le remède spécifique de la vanité est le rire, déclare Bergson, et le défaut essentiellement risible est la vanité [2]. » Pour Alain, dans le rire, c'est l'émotion qui se dénoue. Comme dans les pleurs. Dans les deux cas, l’émotion éclate et se dilue. Le rire se présente volontiers comme un exutoire : plus on se sent impuissant et plus on se moque de soi et des autres. Alain assimile la catharsis du rire à une libération : « Le rire est le salut [3]. »
Dans le rire, c'est l'humain qui se dérobe à la sévérité et à la gravité de l'humain, s'en désencombre, s'en secoue. On rit de voir l’homme glisser sur une peau de banane ; de l’entendre s'embrouiller ; de le voir perdre ses vêtements et se montrer nu ; d’assister à la ruine de son pouvoir ; on rit d'autant plus qu'il s'agit d'un grand personnage et que sa grandeur recouvre plus de vanité que de vertu. Pour succomber de la sorte à des circonstances somme toute contingentes, perdre de sa superbe alors que nul ne s'y attend, soi-même encore moins que les autres, c'est signe qu'on ne doit pas être aussi important qu'on le croit ; si maître de soi qu’on le prétend ; si libre et souverain qu’on le clame. Le rire inflige le plus percutant des démentis à la vanité, lui donne la meilleure réplique et constitue un subtil antidote contre elle. On veut pouvoir imaginer l’IA se gaussant de l’homme. Sinon, autant la débrancher et la voir s’exténuer dans cette course folle qu’elle se livre à elle-même. Le Golem manquait de sens de l’humour et je n’ai pas encore entendu une blague sortir de la Silicon Valley, à moins de voir dans ses prédictions sur l’immortalité un nouvel humour… humanoïde.
Nulle part, le sérieux de la pensée n’est plus éloquent et emmailloté que dans le dogmatisme qui la guette, en philosophie comme en religion. On se heurte à une muraille où les briques seraient intellectuelles et le ciment passionnel. On ne peut lui porter la contradiction ; le critiquer ; le récuser. On ne peut se mesurer à lui, on ne peut qu’en rire. Le pire dogmatisme serait encore celui qui se cache derrière la science. Ce n'est pas seulement écrit ; c'est prouvé :
« On raconte qu'au cours d'une conversation, on demanda à Lénine :
– Donc pour vous, le marxisme est une science.
– C'est une science, répondit-il, et dialectique.
– C'est-à-dire ?
– C'est plus qu'une science.
– Dans ce cas, pourquoi ne commence-t-on pas par l'expérimenter sur des rats ? »
On ressent les mêmes irritations face à la vulgate psychanalytique. Elle se prête d’autant plus à la moquerie qu’elle traite d’un sujet pour le moins graveleux. Le sexe ne sort pas de ses cachettes sans susciter le rire et ruiner les prétentions à la grandeur, à l’importance, au sérieux. On devra convenir un jour que si l'étiologie sexuelle de la névrose est avérée, on ne saurait proposer remède plus efficace qu'une éducation ou une rééducation sexuelle. Or l'analyste, qui passe pour pratiquer la maïeutique de l'inconscient, ne lésine ni sur son temps ni sur celui de son patient. Son traitement s’étire en longueurs, prend des années, n'aboutit qu’autant que le patient se résout à assumer ses malaises. Il se lasse de débourser sans constater d'évolution dans son état de santé et prend son parti de rire :
« J'ai tellement marre de mon psychanalyste que j'ai décidé de me réconcilier avec mon père. »
Les vulgates ne sont pas seules à susciter et à réclamer le rire. Les postures, que ce soit sur des chaires ou dans des studios de télé, ridiculisent davantage l'orateur ou l’intervenant qu'elles ne servent leurs thèses. La France est la terre d'élection des intellectuels dont tout l'intérêt viendrait du sérieux avec lequel ils se récrient, décrient ou louent. Ils oublient leur sens de l'humour, quand toutefois ils en sont doués, pour ne pas compromettre leur discours. Seules de grandes sommités se permettent de rire de soi. Elles se souviennent à quel point l'ironie est un trait de la pensée dessillée. On conviendra vite que rien ne serait plus assommant au demeurant que les congrès académiques où l’on radote sans fin. Les participants sont contraints de prononcer leurs allocutions au pas de course. Sans rien innover alors qu'ils se posent en innovateurs. En général, ils ne supportent rien moins que d'écouter leurs collègues. Dans les milieux universitaires israéliens, où l'on se hait cordialement, comme partout ailleurs dans le monde, on se plaît à raconter ce faux midrash :
« Le Saint, béni soit-Il, prit de la terre, se mit à la malaxer et de son pétrin sortit un rabbin. Le Diable, maudit soit-il, prit de la terre, se mit à la malaxer et de son pétrin sortit mon collègue. »
Dans les congrès, on s'éclipse aussitôt qu'on le peut, invoquant toutes sortes d'excuses. Quand ils comportent des séances parallèles, il peut arriver que le conférencier se retrouve seul :
« On raconte qu'au terme d'une longue journée, un conférencier se retrouva avec un seul auditeur. Ce dernier resta sagement assis sur sa chaise. Le conférencier prononça son allocution et dans sa conclusion il se crut obligé de remercier l’auditeur :
– Je vous remercie pour votre patience et pour votre attention. Sans vous, je n'aurais pu prononcer mon allocution.
– Je n'avais pas le choix, je suis le dernier conférencier de la journée, je prononce ma conférence tout de suite après vous. »
Le rire s'exprime dans un éclat, à la manière des pleurs, et ce n'est pas par hasard que les deux phénomènes libèrent des larmes. Baudelaire prend un accent chrétien pour dire : « C'est aussi avec les larmes que l'homme lave les peines de l'homme, que c'est avec le rire qu'il adoucit quelquefois son cœur et l'attire ; car les phénomènes engendrés par la chute deviendront les moyens du rachat [4]. » En conclusion de son Homo ludens, où l'on ne distingue pas toujours entre l'instinct agonal et l'instinct ludique et où l'on tente de se convaincre que la civilisation n'est peut-être que le sous-produit ou le sur-produit de l'esprit ludique à l'œuvre chez l'humain, Huizinga déclare : « C'est toujours la perte de l'humour qui tue [5]. » Hermann Cohen, philosophe allemand, fondateur du néo-kantisme, duquel devait sortir l’assommante phénoménologie, sérieux au point de détourner de la philosophie, ne se serait déridé qu'en procédant à un retour aux sources juives. Lui aussi voit en l’humour sinon en le rire une marque du salut. Il la décèle dans l’appel d’Isaïe : « Consolez, consolez mon peuple. » L’humour serait encore le meilleur instigateur de paix, en chacun autant qu’au sein de l’humanité. Sans humour, on n'arrivera jamais à neutraliser la dramaturgie où baigne l'humain. Il pave la voie à la dédramatisation de l'esprit : « De même que l’humour s’allie avec le sublime pour produire la beauté, il se conjugue ici avec le tragique pour donner à l’âme juive un soutien et le faire accéder à son unité [6]. »
Photo : Velázquez : El bufón don Diego de Acedo, el Primo (1644)
[1] C. Baudelaire, « De l'essence du rire... », La Pléiade, vol. II, p.528.
[2] H. Bergson, Le Rire, PUF / Quadrige, 1997 (1940), p.133.
[3] Alain, Pédagogie enfantine, PUF, 1986 (1932), p.233.
[4] C. Baudelaire, « De L'essence du rire... », La Pléiade, vol. II, p.528.
[5] J. Huizinga, Homo Ludens, Gallimard, 1951, p.331.
[6] H. Cohen, Philosophie de la Raison tirée des sources du judaïsme, PUF, 1994, p. 628.

