The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
BILLET D’AILLEURS : LA RUEE DE CEUTA

Ces sandales et ces savates étaient des bottes des sept lieux. Elles devaient sauter de Ceuta à Madrid, de Madrid à Paris, de Paris à New York, de New York à Mars. De l’école coranique du quartier ou de l’école du bourg le plus proche à l’Ecole Polytechnique et au MIT. C’était possible, c’était faisable. On était encouragé par le pourcentage des élèves marocains dans les grandes écoles parisiennes, on connaissait tous un voisin qui travaillait à Bruxelles, Rotterdam ou Londres qui accomplissait régulièrement un virement à ses parents. Il était un Eldorado et il était ailleurs, malgré les tours de Casablanca, le port de Tanger, le TGV et le tramway, le stade d’El Mansouriya. Plutôt que de végéter aux portes des villes, sur les seuils des souks, d’un petit boulot à l’autre, d’une altercation à l’autre, d’un thé à l’autre, on marcherait sur les traces du génie marocain. Dans les lettres, la Tech, la recherche ou, plus communément, dans un chantier de construction ou une exploitation agricole. Un emploi fixe sanctionné par une fiche de paie, des allocations sociales, un petit virement mensuel au pays… et ce retour grandiose du fils prodigue, chargé de ballots de cadeaux, à l’occasion des vacances. C’est tout, le reste ne serait que manipulations, dans le grand complot de silence que cultivent les commentateurs politiques à l’extérieur autant qu’à l’intérieur d’un Etat vigilant sinon policier où l’on n’arrête pas de sabrer le vent avec le boniment sur « les travaux pharaoniques » menés par le Maroc.
Ces chaussures ont perdu leurs rêves et avec eux c’est toute la basse-cour qui se gargarisait de rêves de splendeurs qui s’est « cousue les lèvres de silence ». Les bonimenteurs, pour grands écrivains / intellectuels / artistes qu’ils soient, ne signeraient que les pétitions qui ne les laisseraient pas piétiner dans les salles latérales de l’aéroport de Marrakech pour le festival du rire ou d’Essaouira pour le festival du vivre-ensemble se déclinant en festivals de musiques du monde. Sans parler des tracas pour le renouvellement d’un passeport ou d’un visa et des représailles collatérales contre ses proches. On aime le Maroc, pays des merveilles ; on n’aime pas sa gouvernance, régime des petites misères et des trafics d’influence. Sans parler des désastres naturels se compliquant de crises humanitaires. Dans les montagnes secouées par un tremblement de terre, dans les cités s’engorgeant de pluies et de leurs alluvions. On a tant répété ces dernières années que le Maroc connaissait un miracle techno-économique, affichant un taux insolent de grattement du ciel, qu’on ne se décide pas à reconnaître qu’il engendre plus de marginaux que de parvenus.
Dans son ébriété, le Maroc se pose en première puissance d’Afrique dans presque tous les domaines alors que quiconque le connaît de près, vibre avec lui, sait pertinemment que ses jeunes rêvent de déserter cette vitrine touristique dont les activistes lèchent les babouches lustrées des grands propriétaires. On conviendra, après la série de catastrophes politico-humanitaires de ces dernières années, que quelque chose est pourri dans le beau royaume du Maroc. Je veux bien promouvoir la royauté au rang d’un ciment national – sans elle, les tribus se rebelleraient, les confréries s’insurgeraient, les islamistes pavoiseraient, la cohésion nationale partirait en morceaux. Je veux même qu’on s’accommode de plusieurs gouvernements parallèles, dont celui du Palais, celui des services de sécurité, celui du parlement, celui des Habous et maintenant celui… des réseaux sociaux. De plusieurs économies parallèles également, des plus transparentes aux plus glauques. On ne saurait tolérer pour autant une oligarchie qui porterait atteinte tant à un palais serviteur du peuple qu’à un vernis démocratique qui ne convaincrait que ceux qui ont accumulé assez de butin pour en vernir leurs noces, leurs études, leurs emplois et leurs vacances.
Le Maroc aurait succombé, à son tour, à une certaine hubris, il est temps pour lui de se calmer et de renouer avec ses mœurs d’hospitalité, de sobriété et de souab. Dans les milieux riches autant que dans les milieux pauvres, les milieux artistiques autant que les milieux agraires. L’histoire du Maroc est émaillée de ruées mémorables, qu’elles remontent aux Almoravides et aux Almohades ou aux assauts des tribus contre les Portugais et les Français. Ces ruées seraient inscrites dans les gènes de la nation comme la fantasia l’est dans son folklore. La Marche verte les ravivait à sa manière et ce n’est pas par hasard qu’elle recueillit l’adhésion des plus patriotes. On n’en doit pas moins en désintoxiquer les réseaux sociaux pour les dissuader d’en déclencher de nouvelles à la conquête de… Mars pour ne pas parler de ruées intérieures analogues à celles qui secouèrent le Maroc dans les années soixante. Ces chaussures devraient être réparties entre les palais les plus dissonants des élites marocaines avec devoir de les accrocher dans leurs intérieurs. Car il n’est aucune raison de créer des conditions socio-économiques qui incitent des jeunes à se lancer dans leur détresse à l’assaut d’un détroit.
En général, je me garde de m’immiscer dans la politique intérieure marocaine. Je ne la comprends pas toujours parce que je ne sais à ce jour qui gouverne, quels sont les modes de délibération politique, de même que les mécanismes de prise de décision. Si je déroge cette fois à ma réserve, c’est parce que Ceuta a réveillé de vieux souvenirs. Nous étions trois amis, encore adolescents, nous souhaitions nous rendre en Espagne, nous sommes passés par Ceuta. C’était du temps de Franco et de sa garde civile. Nous refusions de parler français ou espagnol, nous n’échangions avec les gardes-frontières qu’en arabe. On a passé la nuit dans une cellule. Le lendemain, nous étions autorisés à nous lancer à la découverte de l’Andalousie. Nous n’avions pas cinq cents ans, nous avions dix-sept. C’était peut-être notre manière de dire que nous ne comprenions pas ce que l’Espagne faisait au Maroc…

