HOMO RIDENS : L’ANTIQUITE DU RIRE

24 Aug 2026 HOMO RIDENS : L’ANTIQUITE DU RIRE
Posted by Author Ami Bouganim

L’Antiquité grecque riait d'autant plus qu'elle ne savait pas à quels dieux se vouer, quelle tournure donner à une vie qui n'était rien moins que close pour ne pas dire tragique et qu'elle ne savait pas toujours distinguer, malgré les bonimenteurs de Socrate, entre les sophistes et les philosophes. On raconte que Démocrite, alors très âgé, descendait chaque jour au port où on le voyait se tordre de rire, incapable de s'arrêter. S’inquiétant pour sa santé mentale, de braves citoyens lui envoyèrent Hippocrate pour le guérir. Contre toute attente, le célèbre médecin le trouva en bonne santé. Démocrite se moquait tout simplement du manège humain, tel qu'on l'observait dans un port où l'on importait et exportait des marchandises plus inutiles les unes que les autres. Il trouvait le manège ridicule et c'est son mépris pour le mal que l'on se donne à vivre qu'exprimait son rire délié. Hippocrate ne put que remercier les Abdéritains, parmi lesquels vivait Démocrite, pour lui avoir permis d’avoir un échange avec le plus sage des hommes. Chrysippe écrivain était, lui, si prolixe qu'il passait pour… un mauvais écrivain. Sa mort l’aurait blanchi de ses mauvaises écritures : selon Diogène Laërce, il serait mort de rire : « Comme un âne mangeait ses figues, il dit à sa vieille servante : “Fais-lui avaler maintenant du vin.” Et il mourut en éclatant de rire [1]. » C'est dire que dans l'Antiquité, on n'avait pas besoin de beaucoup pour se suicider de… rire.

Socrate n'était pas dénué de sens de l'humour qui recouvrait chez lui autant d'autodérision que de sarcasme. Le bonhomme était plus loufoque que comique ; il se moquait des autres autant de de soi, commençant par railler sa sagesse pour mieux se préserver des charmes de celle prétendue des autres. Depuis Socrate, l'ironie serait à l'érudit ce que l’humour est au sage et le comique au vulgaire (si tant est qu'on puisse distinguer entre eux), voire l’ironie serait le trait le plus éloquent – quoique le plus rare – de la philosophie. Les considérations ironiques de Socrate marquent autant de pauses, plutôt plaisantes, dans l'enchaînement des questions et des réponses qui déploie une dialectique plus harassante que convaincante. L'ironie sème une certaine diversion dans le dogmatisme qui menace de scléroser la pensée. Huizinga mobilise ce côté facétieux des dialogues platoniciens dans son procès ludique de la pensée.

Platon est plus ambivalent que son maître. Il raille le sérieux avec lequel l'homme considère son destin, lui reprochant de s'arroger un droit réservé aux dieux qui, seuls, peuvent se prendre au sérieux sans se ridiculiser. L’homme doit modérer l'intérêt qu'il se porte s'il veut garder un tant soit peu de dignité, n’en montrant que dans et par son attachement aux dieux, pour lesquels lui-même ne serait qu'un « objet d’amusement ». Voire, ne se montre-t-il pieux qu'autant qu'il les amuse : « Il est de fait qu’être cela constitue réellement ce qu’il y a de meilleur en lui ; que c’est donc en accord avec cette idée, c'est-à-dire en s’amusant aux amusements les plus beaux possibles, que tout homme et toute femme doivent passer leur vie [2]. » Autant Platon se montre indulgent à l’égard du rire du vulgaire, où entrent des doses non négligeables de passion pouvant conduire ses amateurs devant les tribunaux, autant il dénonce celui, frisant la diffamation, des poètes comiques qui n'auraient pas pour eux l'excuse… de la passion. Il s’indigne de leur impunité, ne leur consentant à la limite qu'une immunité... ludique. Il leur interdit de tourner en dérision de respectables citoyens en faisant d’eux les héros malheureux de comédies. Il ne leur accorde que le droit de se moquer les uns des autres « pourvu que ce soit sans passion et en manière de jeu » et en accord avec la censure et sous sa surveillance. La légendaire hargne de Platon contre les poètes redouble d’intensité contre les poètes comiques. De tous les rires, il comparait le plus grand, tant redouté, à celui « d'une vague qui éclate ».

Deux à trois millénaires plus tard, on ne peut s'empêcher de reprocher à Platon de nous avoir par trop harassés sinon embrouillés. Avec ses idées ; ses vertus ; ses lois. Rien ne nous faisant autant rire que de l'entendre proposer le philosophe comme roi de son État idéal. On en est à se demander où est passé le badinage intellectuel des dialogues socratiques et où a disparu leur ton enjoué et malicieux. Se seraient-ils pris au sérieux, les sophistes, ses bêtes noires, auraient brigué le titre de nouveaux philosophes, se dressant contre une pratique, somme toute embrouillée, de la pensée, porteurs d'un nouveau mode de penser – une pensée nouvelle. Contrairement aux nouveaux philosophes de la deuxième moitié du XXe siècle, ils n'étaient pas portés à la dramatisation. Ils ne prenaient ni des postures de maîtres à penser ni de maîtres à radoter, misant volontiers sur le rire pour semer la diversion. Gorgias conseillait même à ses élèves de « détruire le sérieux d'un adversaire par le rire et son rire par le sérieux ». Malheureusement, sous les menaces et les chantages des religions et des morales, la philosophie aura basculé, pour le meilleur et pour le pire, dans le sérieux. Même quand l’on célèbre les vertus du rire, on reste incurablement sérieux. Nietzsche vantait le rire. Pourtant, on n'entend chez lui que des grincements. Prenant le contre-pied de Hobbes qui condamnait le rire en des termes sévères : « Le rire est une grave infirmité de la nature humaine, dont toute tête pensante devra penser de s'affranchir », il s’enhardit à proposer : « J'oserai même établir une hiérarchie des philosophes d'après la qualité de leur rire – en plaçant au sommet ceux qui sont capables d'éclats de rire dorés. Et à supposer que les dieux philosophent, eux aussi, ce que plusieurs conclusions m'incitent fortement à croire, je ne doute pas qu'ils ne sachent aussi, tout en philosophant, rire d'une façon nouvelle et surhumaine – et aux dépens de toutes les choses sérieuses ! Les dieux sont espiègles : il semble que, même pendant les actes sacrés, ils ne puissent s'empêcher de rire[3]. » Zarathoustra aussi ne cesse de nous inciter à rire et comme il est triste, que nous ne savons pas toujours ce qu'il dit ni ce qu'il veut, qu'il est trop solennel et sententieux, on grince davantage qu'on ne rit. Le malheureux prophète de l'on ne sait quel Dieu reste désespérément acariâtre. On ne trouve à la limite que cette constatation ou promesse : « Dans le rire tout ce qui est méchant se trouve ensemble, mais sanctifié et affranchi par sa propre béatitude[4]. »

Le rire s'inscrit dans la marge d'incrédulité, de doute et de détachement que l'homme conserve jusque dans ses convictions religieuses, ses engagements sociaux et politiques et ses engouements sentimentaux. On rit de ses faiblesses qu'on tente de cacher et qui se révèlent dans la chute d'autrui, sa maladresse, sa grandiloquence, qu'elles soient naturelles ou simulées. Le rire est un remous de la vérité. Il débusque la sottise du sérieux, du grave, du solennel. Il constitue une revanche contre eux et l'on comprend que l'on puisse être blessé par un trait d'humour particulièrement éloquent que par un reproche accablant. Lautréamont décelait dans le rire une menace de dépouillement de la noblesse et de la dignité humaines…

Photo : Alexej von Jawlensky - Self-Portrait, 1912


[1] Diogène Laërce, Vies et Opinions des Philosophes, VII, La Pléiade, p.185.

[2] Platon, Lois VII, 803c.

[3] F. Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, IX, 294, Œuvres, Robert Laffont, 1993, vol. II, p. 730.

[4] F. Nietzsche, « L'autre chant de la danse », Œuvres, Robert Laffont, 1993, Ainsi parlait Zarathoustra, IV, vol. II, p. 467.