HOMO RIDENS : LE RIS DE RABELAIS

9 Sep 2026 HOMO RIDENS : LE RIS DE RABELAIS
Posted by Author Ami Bouganim

C'est toute l'érudition que Rabelais tourne en dérision. Il se moque de toutes les nourritures, celles de l'esprit autant que de l'estomac. Il ne comprend pas plus comment on peut avaler des traités de scolastique, qui polluent la tête, que des victuailles, qui empuantissent l'estomac. Il pratique la moquerie à grandes volées, s’acharnant contre la religion, la philosophie, la science, la médecine. On n’aurait que des scolastiques travesties en religions ou en sciences. On ne sait rien ; on ne saura rien. On peut tout dire pour rire. Gargamelle, femme de Grandgousien, porte Gargantua onze mois dans son ventre, « car les femmes peuvent porter leur ventrée aussi longtemps et même davantage, surtout quand il s'agit de quelque chef-d'œuvre de la nature, d'un personnage qui doive en son temps accomplir de grandes prouesses »[1]. Pour le dire en termes rabelaisiens, l'homme consomme des conneries, crache des conneries et chie des conneries. Toute tentative de le blanchir et de célébrer ses vertus, ses dons et ses compétences ne résiste pas au rire. Rabelais est trop intelligent pour composer avec la bêtise ambiante.

Dans les choses de l'esprit, c'est bien sûr la religion qui en prend le plus pour son grade. Comment peut-on se montrer aussi crédules pour croire en ses sornettes ? Rabelais pratique la dérision parodique pour ne point s'empêtrer dans la satire théologique et ne point s'embourber dans la controverse. Il s’acharne en particulier contre la Bible et ses généalogies : « C'est par un don souverain des cieux que les origines antiques et la généalogie de Gargantua nous ont été transmises plus intégralement que toutes les autres, excepté celle du Messie, dont je ne parlerai pas, car il ne m'appartient pas de le faire[2]. » Rabelais raille la manie consistant à considérer les Ecritures comme un texte prophétique prédisant les événements que nous vivons. C’est ainsi qu’il décèle dans les Psaumes une prédiction de la mésaventure de... six pèlerins malmenés par Gargantua.

Les moines sont comparés à des singes qui ne servent à rien qu'à « conchier et saccager ». Ce sont des parasites, assourdissant leur voisinage de leurs cloches, marmonnant des prières qu'ils ne comprennent pas, tournant Dieu en ridicule. Ils ne se retireraient du monde que parce qu'ils en sont la risée : ils en seraient écartés plutôt qu'ils ne s'en écartent d’eux-mêmes. Leurs habits sont des déguisements, leurs couvents des lieux de retraite. Rabelais ne connaît aucune des intimidations rituelles invitant à respecter la vocation monastique :

« Le froc et la cagoule attirent sur eux l'opprobre, les injures et les malédictions de tout le monde [...]. La raison indiscutable en est qu'ils mangent la merde du monde, c'est-à-dire les péchés, et qu'en tant que mange-merde on les rejette dans leurs latrines, à savoir leurs couvents et leurs abbayes, écartés de la vie publique comme les latrines sont écartées de la maison. Et si vous comprenez pourquoi, dans un cercle de famille, un signe est toujours ridiculisé et tracassé, vous comprendrez pourquoi les moines sont fuis de tous, vieux et jeunes. »

Rabelais ne connaît pas de limites et on ne peut s'empêcher de soupçonner que sa période n'était pas si bigote qu'on ne nous le présente ni si policière qu'on ne le prétend. Dans Gargantua, c'est un moine qui entreprend de railler les exhortations religieuses, surtout quand elles portent sur la guerre :

« Je connais certaine oraison que m'a confiée le sous-sacristain de notre abbaye, oraison qui protège la personne de toutes les bouches à feu. Mais elle ne servira à rien, car je n'y ai ajouté point de foi. Cependant mon bâton de croix fera diablement merveille. Pardieu, celui d'entre vous qui fera la poule mouillée, je me donne au diable si je ne le fais pas moine à ma place et ne le harnache pas de mon froc : il porte remède à la couardise des gens[3]. »

Rabelais assimile la religion à un tissu de sottises. Il n'a aucun respect pour elle et il ne le cache pas. Il brave les interdits et les menaces, poussant l’audace jusqu’à percher Gargantua sur les tours de Notre-Dame et à le faire pisser sur la foule venue l'écouter ou recevoir ses étrennes :

« Alors, en souriant, il détacha sa belle braguette et, tirant en l'air sa mentule, les compissa si roidement qu'il en noya deux cent soixante mille quatre cent dix-huit, sans compter les femmes et les petits enfants [4]. »

Rabelais n'a d'autre choix que de se poser en polisson – Panurge, maître de Pantagruel, est le polisson par excellence – et de pratiquer la polissonnerie pour mieux en découdre avec les sophismes en tout genre. Il n'a ni dieu ni maître, ni limites ni réserves. Il dit tout ce qui lui passe par la tête et plus c'est délié et plus c'est plaisant. Ce n'est pas un maître du rire mais de l'incorrection et celle-ci séduit d'autant plus qu'elle trouve son accomplissement dans le pire sacrilège – celui contre le livre. Une parodie de la Bible autant que des textes antiques et des mythes anciens.

Rabelais redonne leurs lettres de noblesse à l'estomac, au sexe, à leurs mécanismes et à leurs besoins. Se torcher le cul est un thème de dissertation somme toute honorable. Une dissémination scatologique, plus heureuse que celle d'un Derrida, un gai savoir. La béatitude est dans le plaisir des papilles et du sexe plus que dans celui des livres. Après avoir détaillé la multitude de manières de se torcher le derrière, Gargantua arrive à la conclusion :

« Ne croyez pas que la béatitude des héros et des demi-dieux qui sont aux Champs-Élysées tienne à leur asphodèle, à leur ambroisie ou à leur nectar comme disent les vieilles de par ici. Elle tient, selon mon opinion, à ce qu'ils se torchent le cul avec un oison [5]. »

La boisson est un remède contre les déconvenues, les aigreurs et les passions. Boire préserve du ressentiment, de la rancune et de l'envie. C’est une panacée contre tous les maux humains, piteusement humains. Dans ses livres, on n'arrête pas de manger et de boire, du moins d'avoir l'eau à la bouche. Lors de sa grossesse, la mère de Gargantua brave le conseil de son mari de ne point s'empiffrer de tripes : « On a, disait-il, grande envie de mâcher de la merde, si on mange ce qui l'enveloppe. » Le pantagruélisme pointe la débauche gastronomique derrière laquelle on devine la débauche sexuelle.

La truculence livresque de Rabelais allie l'intelligence au désabusement. Il ne se prend au sérieux que pour rire et communiquer le rire. Sinon il ne se laisse prendre dans aucune toile ascétique. S’il est un idéal qui le tente, c’est celui de la paresse : « Vous n'avez jamais vu homme plus avide que moi d'être riche et roi, afin de faire grande chère, de ne pas travailler, de ne pas me faire du souci et de bien enrichir mes amis et toutes gens de bien et de science[6]. » Il écrit comme il mange, dort et chie. A grandes bouchées, à grandes rasades et à grands étrons. Ça respire et ça pue la santé. Il ricane avec d'autant plus d'impunité qu'il trouve risibles toutes les savantes balivernes. Il parodie avec d'autant plus d'alacrité qu'il se sent couvert par le régime de la connerie humaine générale :

« Sitôt qu'il fut né, il ne cria pas comme les autres enfants : « Mie ! Mie ! Mie ! », mais il s'écriait à haute voix : « A boire ! à boire ! à boire ! » comme s'il avait invité tout le monde à boire [...] J'ai bien peur que vous ne croyiez pas avec certitude à cette étrange nativité. Si vous n'y croyez pas, je n'en ai cure, mais un homme de bien, un homme de bon sens, croit toujours ce qu'on lui dit et ce qu'il trouve dans les livres. Est-ce contraire à notre loi et à notre foi, contraire à la raison et aux Saintes Ecritures ? Pour ma part, je ne trouve rien d'écrit dans la sainte Bible qui s'oppose à cela. Mais si telle avait été la volonté de Dieu, prétendriez-vous qu'il n'aurait pu le faire ? Ah ! de grâce, ne vous emberlificotez jamais l'esprit avec ces vaines pensées, car je vous dis qu'à Dieu rien n'est impossible et que, s'il le voulait, les femmes auraient dorénavant les enfants de la sorte, par l'oreille. Bacchus ne fut-il pas engendré par la cuisse de Jupiter [7]? »

Les trouvailles de Rabelais dénotent une bonhomie imperturbable. Il ne se laisse abattre par rien, déconcerter par rien et convaincre de rien. C'est le rire de l'incrédulité totale. Son Pantagruel, le « dominateur des altérés », est né un jour où tout était sens dessus dessous et son nom vient du grec panta pour tout, et du mauresque gruel pour altéré[8].

Dans cette déconstruction généralisée, le sexe retrouve tous ses droits, voire il est revêtu de vertus corrosives. Rabelais pousse à son tour le graveleux à l'obscène : « Cette pierre [l'émeraude] a la vertu d'ériger et de sustenter le membre viril[9]. » Il est intarissable sur ce membre par lequel tout arrive :

« Les autres enflaient en longueur du membre qu'on nomme le laboureur du champ de nature, de telle sorte qu'ils l'avaient prodigieusement long, grand, gras, gros, vert et dressé en crête à l'antique, si bien qu'ils s'en servaient de ceinture, s'en entourant le corps cinq ou six fois ; et s'il advenait qu'il fût en forme et eût le vent en poupe, à les voir vous eussiez dit que ces gens tenaient leurs lances sur l'arrêt pour jouer à la quintaine. Et de cette race, on n'en trouve plus, comme le disent les femmes, car elles se plaignent continuellement qu'il en est de plus gros, etc. vous savez le reste de la chanson.

D'autres se développaient en matière de couilles si démesurément qu'avec trois on emplissait bien un muid. C'est d'eux que descendent les couilles de Lorraine, qui jamais n'habitent en la braguette : elles tombent au fond des chausses.

[...]

D'autres se développaient par les oreilles, lesquelles ils avaient si grandes que d'une seule ils se faisaient un pourpoint, des chausses et un sayon, et que de l'autre ils se couvraient comme d'une cape espagnole, et l'on dit qu'en Bourbonnais subsiste encore cette race, d'où l'expression : « Oreille de Bourbonnais » [10]. » 

Rabelais se targuait d'avoir écrit un livre portant comme titre « La Dignité des braguettes ».

Cela dit, Rabelais donne à son tour dans la lourdeur : l'éloge de la boisson bascule dans des incitations du genre : « Regarde à qui tu verses : mets-en non pas rasibus, mais rasibois car je n'aime pas conjuguer boire au passé[11]. » Rabelais ne récuserait pas pour autant l'accusation de lourdeur. Son Pantagruel ne serait pas moins truculent, à l'en croire, que maître Crétinus de la Crétinière « licencié ès lourderies, comme disent les professeurs de droit canonique : Heureux les lourdauds, car ils ont trébuché d'eux-mêmes[12]. » Rabelais pousse volontiers la vulgarité au burlesque et cherche le comique dans l'invraisemblable. C'est la caricature littéraire de la littérature. S'il est un humour rabelaisien, au-delà du comique, il se loge surtout dans « les bulles d'air immunisées » du langage. Rabelais est à la France ce qu’Aristophane est à la Grèce, Cervantès à l'Espagne, Gogol à la Russie, Hasek à la Tchéquie. Il trône au-dessus de la culture sans régner sur elle. C'est l'auteur clown qui ruine les lettres. Il incarne le génie comique de la France. Il est resté indéboulonnable. Sous tous les régimes. Il le restera. Les Goncourt disaient de lui que c'était « le plus gros monument scatologique de la littérature : la merde y est le sel et la merde y semble le Dieu du rire »[13]

Seul le rire guérit des troubles de l'estomac autant que de l'esprit – c'est, pour être plus précis, un remède contre « la colique aux tripes du cerveau ». Ses vertus médicales sont d’autant plus prestigieuses qu’elles sont emballées dans des livres. Les Grandes et Inestimables Chroniques de l'énorme géant Gargantua forment encore le meilleur traité médical contre toutes sortes de maux – et c'est prescrit par un médecin. Contre les maux de dents, il recommande « les Chroniques entre deux beaux linges bien chauds » ; contre la vérole et la goutte, « une page de ce livre ». L’ouvrage est si populaire qu'en « deux mois il en a été vendu par les imprimeurs plus qu'on n'achètera de Bibles en neuf ans »[14]. Rabelais donne sans détour la maxime qui commande sa production. Le choix étant entre la gaieté et la tristesse, le rire et le pleur :

« Mieulx est de ris que de larmes escripre,

Pou ce que rire est le propre de l’homme [15]. »

Désormais, les Français ne sauraient pas plus rire qu'ils n'auraient le sens de l'humour. Ils ont des plaisantins, des humouristes, cancres pour la plupart, reconvertis dans le théâtre de guignol. Ils ne savent pas davantage rire d'eux-mêmes que des autres. Ils ne se résignent pas encore à voir la dissonance – criante ! – entre leurs rêves de grandeur, leurs attentes civilisationnelles, leurs discours philosophiques et la réalité. Leurs intellectuels, qu’ils soient hâbleurs ou dandys, surtout quand ils se laissent pousser les cheveux pour mieux dénoncer les menaces de l’on ne sait quelle IA sur l’on ne sait quoi, ont liquidé le bon rire rabelaisien. Ses dirigeants ont éradiqué tout sens de l'humour dans la classe politique, au point qu'il n'en est plus un se proposant pour servir la nation, qu'il soit de droite ou de gauche, qui ne rêve d'écrire une biographie de… Napoléon, ne caresse des velléités néocoloniales ou ne se sente investi pour donner des leçons aux États-Unis. Le coq, c'est connu, ne rit pas et rien ne le symboliserait mieux que l’intellectuel dont on raconte :

« L'intellectuel est tellement vaniteux qu'il faut tirer à trois mètres au-dessus de sa tête pour le blesser, l'intellectuel français, le plus vaniteux de tous, à dix mètres au moins. »

Photo : Joos van Craesbeeck

[1] F. Rabelais, Gargantua, Editions du Seuil, 1995, p.69.

[2] F. Rabelais, Gargantua, p.57.

[3] F. Rabelais, Gargantua, p.301.

[4] F. Rabelais, Gargantua, p.155.

[5] F. Rabelais, Gargantua, p.141.

[6] F. Rabelais, Gargantua, p.57.

[7] F. Rabelais, Gargantua, p.89.

[8] Voir F. Rabelais, Pantagruel, p.73.

[9] F. Rabelais, Gargantua, p.99.

[10]F. Rabelais, Pantagruel, pp.57-59.

[11]F. Rabelais, Gargantua, p.81.

[12]F. Rabelais, Pantagruel, p.149.

[13] E. & J. Goncourt, Journal, 1851-1865, vol. I, Robert Laffont, 1989, p.351.

[14] Voir F. Rabelais, Pantagruel, Editions du Seuil, 1995, pp.49-51.

[15] F. Rabelais, Gargantua, p.33.