CHRONIQUE DE MOGADOR : LA RESURRECTION DE RABBI PINCHAS

13 Sep 2026 CHRONIQUE DE MOGADOR : LA RESURRECTION DE RABBI PINCHAS
Posted by Author Ami Bouganim

J'ai reçu mes premières lettres, et elles n'étaient rien moins que divines, de Rabbi Pinchas. C'était un saint homme, en djellaba noire, la tête couverte du voile bleu à pois blancs des sages du judaïsme maghrébin. Il habitait une rue noire qui reliait la place du Chaïla à la rue du Destin en pleine casbah. Elle était éclairée, de loin en loin, par des ampoules nues qui répandaient des lueurs spectrales sur des murs rongés par l’humidité. La rue avait abrité la prison de la ville et on la désignait comme la rue de la Prison. Nous étions une ribambelle d'enfants, d'un à trois ans, à ânonner les lettres de l'alphabet hébraïque dessinées sur une vieille planche que le rabbin brandissait – une litanie incompréhensible, insensée, indélébile. Elle ne disait rien, elle disait tout. Elle était débile et sage. Elle était assourdissante. Puis chacun était invité à désigner la lettre énoncée par le rabbin. Quand on se trompait, le doigt égaré était pris en tenaille par ceux du vieux maître qui le serraient jusqu'à nous soutirer un cri de douleur et de pénitence. Pendant la pause de midi, nous nous installions sur de petites chaises en osier et l'épouse du maître nous servait des croûtons de pain qu'elle trempait dans des œufs brouillés ou qu’elle saupoudrait de miettes de sardines assaisonnées à l'huile d'olive. Puis l'on venait nous chercher et je ne comprenais pas comment ma mère me distinguait dans la petite mêlée. Je garde de ces mois ou de ces années le souvenir de la rugosité de la natte sur laquelle nous nous pressions autour du rabbin aux lèvres charnues qui ne souriait jamais, du goût brouillé des œufs, de l'odeur persistante de la cire et de l'obsédante litanie où se mêlaient intonations hébraïque, araméenne et arabe. Ces lueurs vacillantes des bougies dans la pénombre, ces sanglots se nouant dans la gorge, ce lancinant sentiment d'abandon, étaient ceux de la Présence divine, prisonnière d'une rue obscure et sordide où l'on ne savait qui était tapi sous les portes cochères et qu'on se dépêchait de traverser pour retrouver la lumière rassurante du jour. La Présence divine resta d'ailleurs là-bas, sourde et aveugle, attendant qu'on vienne la libérer de sa prison. Plus tard, je devais découvrir que le rabbin était un oncle de mon père, qu'il n'avait pas de postérité et qu'on lui confiait les enfants pour qu'il puisse vivre de la charité des écolages. Lors de mon premier retour à Mogador, en 1996, le gardien du cimetière m'introduisit dans une chambre où trônait un tombeau. J'ai tout de suite compris qu'il s'agissait d'un rabbin important pour mériter de reposer à part. Sur le moment, je n'ai pas fait de rapprochement avec le personnage qui me berça de sa litanie alphabétique. J'ai manqué de réciter le kaddish. Depuis je n’ai cessé de me reprocher de ne l’avoir point reconnu dans sa tombe, de ne pas lui avoir rendu des comptes sur ce que j’avais fait de son alphabet et de ne pas lui avoir montré la dévotion qu’il méritait. Je n’envisageais de retourner à Mogador que pour m’acquitter de ma dette et réparer ce manquement à sa tombe.

De retour, j’ai prononcé le kaddish non tant pour le repos de son âme ou pour recouvrer Dieu que pour le ressusciter. Sitôt qu’il est sorti de sa tombe, il s’est appuyé sur mon bras et je l’ai conduit à travers la rue encombrée du marché, le souk des cotonnades, l’avenue des fers. Devant la triple porte qui livrait accès à la nouvelle casbah, nous avons pris la rue des Epices. Nous avons marqué une pause dans la boutique de mon père qui m’a écarté en faveur de l’enfant. Fils-du-Serpent a rempli son panier des produits qu’il avait pour habitude de lui fournir et a glissé l’aumône de mes écolages dans sa main. Je me suis saisi du pan de sa djellabah et nous avons remonté la rue des cahiers, des encres et des colles qui se prolongeait en rue des meringues, des cornes de gazelle et des palébés. Ce n’était plus moi qui le guidais, c’était lui qui m’entraînait vers la place du Chaila que reliait le sous-sol des gâteaux interdits de Driss. Nous nous sommes risqués dans la rue où Dieu s’était donné sa garderie, nous avons monté l’escalier glissant en tâtonnant dans le noir et nous avons gagné la chambre tapissée d’une natte tressée de violet de vert et de rouge. Je me suis emparé de ma planche sur laquelle j’ai révisé mes lettres hébraïques et araméennes, il s’est plongé dans les labyrinthes de son livre de la splendeur. Les lieux dégageaient des relents de cire, de parchemin et de laurier. Pour le goûter, je reçus une figue sèche que je mordillais lentement pour prolonger cette éternité glabre. La bougie qui nous illuminait s’amenuisa avec le jour. Il était trop tard pour me lancer à la recherche de ses manuscrits qui devaient sommeiller dans les archives de la Bibliothèque nationale de Jérusalem où se conserveraient encore le mieux les ratures de l’exil. Tous les rabbins marocains écrivaient, ils n’avaient que cela à faire, ils n’attendaient rien de leurs écritures sinon s’inscrire en encre noire dans l’intimité de Dieu. Je lui prêterais une kabbale des ténèbres et des éclaircies qui scellerait son absence, mais il était trop tard pour recommencer ma vie. En principe ma mère eût dû venir me chercher mais elle n’était pas enterrée dans la ville. Je me suis donc résigné à le reconduire au mausolée où il devait réintégrer son tombeau. Pendant toutes ces lignes, il était resté ouvert. On ne voulait plus se séparer et comme j’avais atteint l’âge de sa mort, je me suis allongé à côté de lui et depuis nous sommes étendus côte à côte dans ce texte.