The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
DANS LE SILLAGE DE HEIDEGGER : LA QUESTION DE L’ETRE-LA

L’être sollicite la pensée qui s’interroge : qu’est-ce que l’être ? pourquoi l’être plutôt que le néant ? Les réponses apportées à cette question recouvrent autant de déterminations de l’être comme étant. Ces déterminations – l’Idée chez Platon, l’énergie chez Aristote, la position chez Kant, le concept absolu chez Hegel, la volonté de puissance chez Nietzsche – ne sont pas des produits du hasard. L’histoire de la métaphysique se présente comme une série de déterminations de l’être, de manières de l’être de se présenter au penseur se posant la question : « Qu’est-ce que l’être ? » Or sitôt qu’on se représente l’être et le nomme, il se dérobe, comme être, derrière sa détermination comme étant. Il cesse d’intriguer (d’étonner), de solliciter… d’éclore et de donner à penser. Heidegger invoque volontiers Héraclite : « Rien n’est plus cher à l’éclosion que le retrait. »
Les réticences de Heidegger de parler de l’homme et de le mettre en scène dans ses considérations ontologiques ne contribue qu’à peser sur la compréhension de son œuvre et à enrober le lecteur de considérations qui, restituées à leur registre humain, seraient parmi les plus banales de la philosophie. Son œuvre repose sur une constatation : la question du sens de l'être trouve son éclaircie (ssement) dans le site de l'être dont c'est l'être-là (la vocation ?) de s'interroger sur l'être et que Heidegger nomme Dasein, le reste de l’humanité homme. Il réitère somme toute l'enchevêtrement indissoluble de la question de l'être et de celle de l'homme, la première trouvant son éclaircie (ssement) dans la situation de l'homme, la seconde sa vocation ("historiale") dans le contexte d'une détermination ("métaphysique") de l'être. Bien sûr, c’est un cercle vicieux puisque l’homme est déterminé par la détermination qu’il donne à l’être en se posant en tant qu’être-là la question de l’être. Les déterminations se destinant à la pensée qui les pense, elles sont « des paroles de l’être, qui répondent à un appel parlant dans le cœur s’hébergeant lui-même de la destination [réponse à une question, dira plus prosaïquement Gadamer] » (M. Heidegger, « Temps et Etre », dans Questions IV, Editions Gallimard, 1976, p. 264).
La notion de Dasein se propose de souligner que l’homme se distingue et s'illustre par son sens d’être-là qui se déploie dans sa compréhension de l'être et comme compréhension de l'être : il constitue une éclaircie dans l'être, où perce et s'inscrit le sens de son existence. Le Dasein désigne cette insertion matricielle ou cette inclusion première dans l'être autant qu'il se propose de récuser la conception de l'homme comme sujet de la représentation et de la connaissance. En comprenant son être, le Dasein comprend l'être ; en comprenant l'être, le Dasein comprend son être. Le Dasein est engagé dans l'explicitation permanente de l'être de son être. Ce serait l'animal herméneutique par excellence, messager de l'être qui « porte à jour » l'être de l'étant. Dans tous les cas, la compréhension de l'être s'inscrit dans les modalités d'être du Dasein qu’on ne cerne qu’autant qu’on se livre à une reconstitution de ses possibilités d’être – dans les termes de Heidegger à « une analytique du Dasein ». Heidegger a beau nous avertir que cette dernière ne vise pas à établir les bases ontologiques de l'anthropologie, toute compréhension de sa casuistique passe nécessairement par celle de l'anthropologie que recouvre son analytique du Dasein. Ce qui invite l'assimilation de cette dernière à une anthropologie concrète s'inscrivant dans la transition de la phénoménologie transcendantale husserlienne à l'ontologie fondamentale heideggérienne.
Heidegger souhaite contourner la conscience et imposer son Dasein comme modalité nouvelle de l'être-là. Une manière originelle de s'inscrire dans l'être, de l'écouter, de lui donner la parole – d’être cette parole – et ne plus de se poser en face lui, le poser comme présence, se le re-présenter. Il illustre cette manière d'être – inclusion dans l’être – par sa façon de penser – penser autrement pour être autrement. Sans conscience, sans histoire, voire sans morale. Sinon l'acquiescement à sa destinée, qu'elle soit de bric ou de broc, de bassesse ou de grandeur. Heidegger remplace le Dieu mort par l’homme, l’investit d’un pouvoir poétique illimité et fait de lui le démiurge de l’être. Seulement, il n’est pas seul, il est avec les autres. Seulement, il n’est pas éternel, il est mortel. Seulement, il ne peut se complaire dans une imperturbabilité méditative, il doit subvenir à ses besoins. En définitive, le Dasein s’impose comme l'homme-en-préposition : l’être-là est être-dans (le monde), l'être-à (produire), l'être-pour (s’acquitter de), l’être avec (les autres) etc. Les prépositions explicitent les modalités d'insertion de l'homme dans le monde, de ses relations avec les autres et de ses rapports à la vie. Or Heidegger tire toutes ses prépositions du régime du sens commun – le régime du « on » ? – qui s'impose à lui comme une précompréhension générale. Dès lors, son Analytique du Dasein se propose comme une monumentale casuistique sur la présence de l'homme au monde en relation avec soi et avec les autres qui recouvre une paradoxale tentative de se dérober aux questions les plus lancinantes, dont les questions psychologiques, éludées par la phénoménologie, voire les questions existentialistes, soulevées par ses disciples français. La description ontologique écarte toute velléité d'explication, engageant la philosophie dans une précieuse et pompeuse banalité derrière laquelle se cacherait une redondance du sens commun. L'homme en perdrait son âme.
Heidegger cherche à rétablir l'être comme événement d’éclosion requérant son appropriement comme Dasein : être qui n'est là qu'autant qu'il s'approprie l'être en le pensant et en lui donnant parole. Cette reconversion du regard insiste sur l'émerveillement pour ou par le surgissement de l'homme, ressortant au miracle, incarnation de l'être porteur du sens de l'être, réduit par l'Occident à un vulgaire animal rationnel. En reconnaissant la centralité du Dasein, Heidegger délivre sa légitimation philosophique à l'anthropomorphisme. L’être en éclosion se dérobant à toute tentative de détermination, il en résulte comme une impersonnalisation de l'être – régime du paganisme ? – qui serait peut-être une manière de le dédramatiser. En définitive, la pensée de l'être se présente comme une randonnée, avec des chemins de traverse, dont le mieux balisé et le plus impérieux, excluant tous les autres, le serait par la méthode logico-scientifique.

