The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
BRIBES PHILOSOPHIQUES : LE DECLIN DE L’INTELLECTUEL

Nous assistons à un déclin de l’intellectuel. On n’est plus autant impressionné par lui. On n’est plus autant convaincu par son charisme ni séduit par son intelligence, si tant est qu’il en montre. Cela n’est pas nouveau, même si la déconsidération actuelle de l’intellectuel se ressent du remaniement de l’agora sous la pression des réseaux sociaux, il n’a jamais été vraiment populaire, ni à Athènes ni à Rome, ni à Florence ni à Londres. Paris est une exception et encore ne l’a-t-elle été que pendant la courte période où la presse tenait le haut du pavé et qu’elle avait besoin de plumes pour rehausser son prestige. Les intellectuels se doublaient de gens de plume et c’était principalement de leur plume qu’ils s’engageaient. Quand ils s’avisaient de donner des formes plus concrètes à leur engagement, ils ne réussissaient qu’à se discréditer, de Platon à Sartre.
Ceci dit, les médias ont passablement « vulgarisé » l’intellectuel en le sortant des pages de ses livres et des colonnes des journaux où il jouissait de l’autorité de l’écrit qui ne prête pas à autant de vaines controverses que les panels télévisés relayés par les réseaux sociaux. Auparavant, il ne parlait pas autant qu’il écrivait et l’écriture le rangeait parmi cette noblesse de plume qui lui garantissait une certaine immunité – du moins sous les régimes éclairés. Désormais, ce sont les médias – ces caisses à résonance qui ne raisonnent pas – qui lui délivrent l’habilitation à prendre la parole pour soutenir l’écrit qui, autrement, resterait lettre morte. Or, les médias inclinent naturellement à promouvoir des vedettes du théâtre, du cinéma ou de la télévision qui, parce qu’elles se sont acquises une certaine notoriété sur les planches ou sous les caméras, sont courtisées pour délivrer leurs considérations ou leurs diatribes sur des questions somme toute prosaïques qui n’engagent ni l’avenir de la pensée ni le destin de l’humanité et ne présentent d’autre intérêt que d’exciter la curiosité populaire. Les intellectuels n’ont d’autre choix que d’entrer en conversation avec elles et de rivaliser avec elles, bradant une parole intellectuelle censée embrasser le débat public, éclaircir les tenants et aboutissants, cerner les positions et, le cas échéant, en prendre une, voire préconiser une action.
L’intellectuel présume de son érudition, qu’il veut critique, et de son intelligence, qu’il prétend avisée, pour clamer sa probité et promouvoir sa ou ses positions. Mais on reste interdit devant tous ces livres et ces discours qui se bousculent en une sarabande déliée qui donne le tournis et l’on serait en quête d’un nouveau mode de penser – une nouvelle « pensée nouvelle » ?! – qui puisse concurrencer celui, de plus en plus convaincant, quoique partiel et déshumanisant, de la science, et de plus en plus sidérant, quoique rassurant et compensatoire, de la religion. La sphère intellectuelle menace de crouler sous son interminable verbiage se tissant de redites qui ne riment à rien alors que les religions allient dans leurs versions modérées l’austérité à la simplicité pour bercer l’humanité de toutes sortes d’homélies, recouvrant souvent des chantages, qui proposent un sens meurtri ou serein contre un non-sens accablant ou échevelé et lui faire miroiter toutes sortes de promesses compensatoires dans un autre monde (ou dans les religions asiatiques la radiation de la chaîne des réincarnations). Le verbiage est tel qu’on ne sait plus qui dit quoi à propos de quoi et pourquoi on le dit – et ce n’est pas dû seulement à la popularisation de la prise de parole rendue possible par les réseaux sociaux. Le chahut est si assourdissant qu’il envoie les personnes allergiques aux impostures décelables derrière les postures intellectuelles au couvent, au concert ou à… la mer. Il n’est plus besoin de lire les livres qui paraissent à un rythme effréné, ni pour se divertir ni pour s’instruire – pour ne point parler des « philosophies » dont nul ne sait vraiment ce qu’elles disent ou visent. Ce n’est pas un hasard si les lecteurs sont égarés par les commentateurs, les chroniqueurs et les critiques qui célèbrent à tort et à travers les brouillons de l’on ne sait quels galimatias et si les plus avertis et les plus consciencieux se rabattent sur la Bible, le Coran, les Védas ou les œuvres classiques sanctionnées par les siècles. Plutôt des valeurs sûres et reconnues, gratuites, derrière lesquelles ne se tiennent ni les boniments d’auteurs présumés ni les incitations marchandes des maisons d’édition qui n’ont jamais autant fleuri que depuis que le marché du livre est en crise que des ouvrages dont on ne sait vraiment ce qu’ils réservent. Dans les livraisons actuelles, il est bien des pièces rares, ni plus ni moins que par le passé, sinon qu’elles ne percent pas tant les quantités des publications les cachent et les baratins publicitaires les marginalisent.
De son côté, l’intelligence traîne un soupçon démoniaque. Elle serait perversive, de plus en plus instigatrice de perversion, dans les choses de l’esprit autant que dans les choses de la chair, dans les relations morales autant que sociales. L’intelligence, quoiqu’on entende par ce terme, est telle qu’on se résout de moins en moins à concéder qu'autrui puisse être plus intelligent que nous ne le sommes, malgré sa notoriété ou à cause d'elle, malgré ses livres ou à cause d'eux, malgré ses titres ou à cause d'eux. Elle ne s'incline qu'écrouée par un échec patent, souvent vécu comme méconnaissance, malchance ou acharnement du sort. Peut-être parce que l’intelligence est ce que l'on trouve de plus trouble chez l'homme, qu'elle se décline en plus d’une variété (intellectuelle, sensitive, poétique, politique…), qu'elle désespère volontiers d'elle-même et que l'on est contrarié sitôt que l'on se risque dans l'intimité de présumées grandes intelligences. Dans Les Démons de Dostoïevski on a cette déclaration d'un personnage qui confie d’un ton conspirateur : « Nous ne sommes pas les êtres les plus intelligents sur terre, vous et moi, il y en a de plus intelligents que nous. » Depuis Les Intelligences multiples de Howard Gardner, on sait que l'intelligence est multiple, on ne les savait pas toutes aussi partiales pour ne pas dire bornées. Rien ne serait plus pernicieux que les nœuds intellectuels – toutes sortes de crispations dans le style de pensée de chacun à la convergence de ses intérêts, de ses préjugés, de ses attitudes, de ses habitus, de son érudition, surtout lorsqu’ils se nouent autour de notions réductrices ou prétendument critiques comme la transcendance, la dialectique, l’altérité… l’inconscient. Je ne conçois pas pour ma part de pensées qui ne soient nouées et noueuses ni d’intellectuels qui ne soient des pelotes de nœuds : on agit du reste plus volontiers étranglé par ses nœuds que libéré d’eux.

