DU REVOIR AU MOUROIR

4 Sep 2015 DU REVOIR AU MOUROIR
Posted by Author Ami Bouganim

La Méditerranée est un rêvoir. Les touristes recherchent l’aventure et le rêve. Des plages vierges, des déserts immaculés, des oasis luxuriantes. Des caravansérails où l’on commercerait de tout et de rien. Des souks où le désir se laisserait racoler par des regards voilés, l’intérêt attirer par des conteurs qui déclineraient des souvenirs immémoriaux ou des marabouts qui exorciseraient de… Freud. Des riads où l’on serait accueilli, la main sur le cœur, avec du lait et du miel. Des peaux tannées par la caresse, de douces herbes enivrantes et toutes sortes d’huiles pour relever des plats où les condiments rivaliseraient de saveur et de couleur. Des veillées bercées par le chuintement des vagues.

La Méditerranée est aussi un mouroir où sombrent les rêves, les espoirs et les âmes innocentes qui ne résistent pas aux tourbillons de la politique internationale. On meurt de ne pouvoir débarquer sur des terres plus vertes et hospitalières. Se proposer pour des vendanges, des constructions et des ravalements. Des études aussi. On ne souhaite que se donner un toit de ses sueurs et de ses soucis et poster de misérables économies aux proches restés à l’arrière. Les migrants voient le monde, ils veulent participer au monde, ils adhèrent au monde. Ils ne viennent pas en conquérants – on les aurait repoussés ; ils viennent en travailleurs – on ne peut se dérober à cette humanité qui propose ses bras sans demander l’aumône. Les migrants n’ont plus le choix, ils cherchent à passer de l’autre côté de leurs écrans.

L’Europe est prise de hantises. Des millions de personnes menacent de l’investir, de raturer ses décors, de mêler ses populations, d’encombrer ses villes, de perturber son histoire… de ruiner son aisance. Jamais encore on n’a connu un tel chassé-croisé de mouvements migratoires. Dans tous les sens, d’une contrée à l’autre, d’une culture à l’autre, d’une religion à l’autre. C’est le désarroi général. Des politiciens, des chercheurs, des commentateurs… des inénarrables intellectuels qui donnent pourtant l’impression d’en savoir plus long que tous les autres sur ce qu’il convient de faire ou ce qu’on aurait dû faire. On ne sait que dire, on ne sait qu’écrire. L’Europe paie le prix de la surdité qu’elle mettait jusque-là dans son dialogue nord-sud. Or on ne se dérobe plus à ses responsabilités internationales dans un monde où les conflits locaux et régionaux débordent les frontières et les écrans.

On ne peut légitimement attendre des solutions des gouvernements en place, Malgré les avancées de l’Europe, ce ne sont que des gouvernements nationaux. Ils n’auront pas de solutions tant qu’ils resteront prisonniers de modes de gouvernance que la mondialisation, par ses promesses autant que ses menaces, serait en train de ruiner. On ne peut préconiser et pratiquer la libre circulation des marchandises et de l’information et limiter celle des hommes. Surtout quand ces derniers sont harcelés par des mouvements intégristes et totalitaires ou chassés par la pénurie des produits de base et qu’ils sont attirés par les sirènes médiatiques de l’Occident.

Rien de violent n’arrêtera ces migrations. Ni les barbelés ni les miradors, ni les garde-côtes ni les sous-marins, ni les arrestations ni le rapatriement des clandestins. C’est toute une humanité mondialisée qui est en train de se mettre en place. Les traits mêlés, les langues mêlées, les dieux mêlés. Les rêves et les hantises. Pour le meilleur et pour le pire. Ce qui est sûr c’est que la Méditerranée est le site d’une nouvelle tragédie et que celle-ci est plus poignante que toutes celles qui lui donnent son aura. La naissance de l’odyssée de la mondialisation se révèle méditerranéenne et elle s’accompagnera de douleurs et de deuil. Chez Homère déjà, les sirènes sont « assises dans une prairie, autour d’un grand amas d’ossements d’hommes ».