The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
ALBUM DU MONDE : LE FOIE DE MORUE

Ce n’est que de l’huile de foie de morue. De la même bouteille, avec la même cuillère, de la même main. Celle d’une institutrice infirmière qui nous donnait nos dictées, nous accompagnait dans nos lectures, s’assurait de la propreté de nos mains, nous cherchait des poux dans la tête, nous administrait ses potions pour dissuader les microbes de se déclarer dans nos bronches et de gagner nos cerveaux. Ce n’est sûrement pas le photographe qui a mis en rang ces élèves en culottes courtes et en pulls dodus dans un pensionnat. Même le meilleur metteur en scène n’aurait pas rivalisé avec leur naturel malicieux. Il n’aurait jamais calculé les angles entre toutes ces positions censées leur permettre de voir la grimace de leur camarade révulsé par la panacée. Seul celui qui se dispose à recevoir sa potion est grave et droit. Pourtant, ils vont tous devoir se présenter. C’était cela l’enfance. Cette inconscience d’être et de ne pas être. De railler le danger pour mieux le braver. De se moquer des tourments d’autrui pour mieux se préparer à endurer les siens. De ne point philosopher pour ne pas se ridiculiser.
Cette photo restitue un passé irrémédiablement décomposé par les smartphones. On ne reviendra pas à ces scènes, à ces rangs, à ces clichés. Je ne sais plus, je l’avoue, si ces enfants ont vraiment existé. Le jeu était encore possible et l’on se parlait pour mieux converser avec ses marionnettes, ses fantômes et ses dieux. En ce temps-là, on pouvait entrer dans une classe primaire et prédire l’avenir de chacun à ses traits et à ses expressions. Le premier, vaillant et résolu, serait militaire de carrière dans une armée de mercenaires qui ne chercheraient pas à savoir qui a raison et qui tort – il mourrait sur le champ d’horreur et d’honneur et serait décoré d’une médaille de guerre. Le deuxième, curieux et sournois, serait malgré sa main dans la poche, un de ces chirurgiens qui ne seraient pas plus redevables de leurs échecs que de leurs succès – il se montrerait tant rancunier à l’égard de la science qu’il lui laisserait son corps pour se venger d’elle et de ses cécités. Le troisième, douillet et débonnaire, serait gardien dans un parc municipal qu’il sillonnerait à longueur de journées pour en surveiller les arbres – il se plairait tant dans son paradis qu’il succomberait le jour où il comprendrait qu’il avait sa retraite derrière lui plutôt que devant lui. Le quatrième, observateur et curieux, serait chercheur sociologue qui ne dirait rien qui vaille la peine qu’on s’attarde au débit de ses digressions – il laisserait une œuvre monumentale que plus personne ne considère plus. Le cinquième, observateur et commentateur, serait politicien du terroir – il succomberait à la phobie de ses administrés pour lesquels il n’aurait plus de patience. Le sixième, navré et sensible, serait dératiseur – il mourrait la conscience rongée par les millions de rats morts de graines de foie de morue aromatisées à l’arsenic. Le septième, sérieux et voyeur, serait vigile – il préférerait à la longue ne plus voir plutôt que de continuer à se mettre dans des pétrins dont nul ne le sortait. Le huitième serait candidat malheureux à la présidence de la République – il ne se rangera parmi les grands de ce monde que pour échouer dans un sinistre panthéon. Le neuvième vivrait en membre émérite des intermédiaires du spectacle – il n’aurait d’autre succès à son palmarès que d’avoir chômé toute sa vie sans remords, sans amertume et sans gloire en badaud des occasions manquées. Le dixième serait instituteur – il briguerait un jour la chaise de l’institutrice. Le onzième ferait carrière dans la voierie municipale, du ramassage des poubelles à l’entretien du cimetière où il creuserait sa propre tombe. Le douzième passerait tous les concours et échouerait à l’Institut Pasteur où il remettrait en question les vertus de l’huile de foie de morue pour protéger les morues. Le treizième enfin, dont on ne voit que les pieds, ne serait nulle part puisqu’il se reconvertirait dans l’IA pour s’insérer dans le nulle part où ne substitueront que ces photos.

