BRIBES PHILOSOPHIQUES : L’HOMME QUI FANTASME

21 Dec 2019 BRIBES PHILOSOPHIQUES : L’HOMME QUI FANTASME
Posted by Author Ami Bouganim

Le commun des mortels inscrivent leur vécu à la croisée de fantasmes – sexuels, religieux, philosophiques, sociaux... –, qu’ils poursuivent de leurs désirs, de leurs prières, de leurs vœux… de leurs quêtes de sens et de gloire. Ensemble, ils composent et déploient la fantasmagorie, en partie secrète, en partie déclarée, à la fois cohérente et contradictoire, servant de trame au récit personnel que chacun se raconte à lui-même et qu’il raconte ou manque de raconter aux autres. Ce récit entretient avec la fantasmagorie, poursuivant la réalisation des fantasmes qui la composent ou leur résistant, des rapports qui varient selon les cas et selon les stades de la vie. Elle est d’autant plus vitale qu’elle est tramée par le désir contenu/refoulé/réprimé/entravé par sa sublimation morale, religieuse, culturelle, sociale – ou la débordant. Elle bruit dans les coulisses du récit dont l’on se trouve être le héros principal. On ne renonce pas à « sa » fantasmagorie, ni sous la pression intellectuelle ni sous la contrainte politique, mais y colle, par accoutumance autant que par commodité. Ne se prêtant qu'à de légères retouches, elle participe du rêve – entre le rêve éveillé et conscient et le rêve engourdi et inconscient. Elle est alimentée par un potentiel onirique-visionnaire dont les fantasmes, entre lesquels notre mode de vie assure autant que possible la coïncidence, la compatibilité, la complémentarité, lui impriment ses allures, ses tournures, ses retournements… son échevèlement.  

La vie est trop courte pour accomplir une réelle mutation fantasmagorique. Dans les cas où cela se produit, plus rares qu'on ne le pense, elle ne serait que la dernière phase dans un processus de dédoublement de la personnalité (ou de recristallisation de la personnalité), caractérisant tant les individus occidentaux, ou bien la première phase dans une conversion qui mettra du temps à couver. Ces mutations fantasmagoriques réclament une incubation, consciente et/ou inconsciente, à l’issue de laquelle l’on s’arrache au récit prosaïque de sa vie pour entrer dans le rôle que réclame le nouveau récit que l’on caresse, voire qu'on a toujours caressé, généralement plus commode parce que plus rassurant, plaisant ou glorieux. Dans tous les cas, on ne quitte pas un récit sans entrer dans un autre, le passage de l'un à l'autre prenant l'allure d'une mue qui revêt un caractère sensationnel, ne répudiant pas en l’occurrence l'ancien récit sans le dénoncer comme une simulation ou une erreur. Sans avoir soupçonné ces ressorts fantasmagoriques, William James invoque « l’incubation subconsciente » pour expliquer la conversion religieuse : « La religion subliminale, quelles que soient ses autres propriétés, est le rendez-vous d’une foule d’impressions, soit clairement conscientes, soit subconscientes, qui petit à petit s’accumulent, s’élaborent d’après les lois ordinaires de la psychologie et de la logique, et peuvent atteindre une « tension » assez forte pour faire explosion dans la conscience ordinaire » (W. James, « L’expérience religieuse », Bibliothèque de l’Homme, 1999, p. 272). Chez lui, la conversion religieuse consacre un déplacement des idées périphériques au « cœur » de la pensée et de l’être : « La conversion d’un homme est le passage de la périphérie au centre du groupe d’idées et d’impressions religieuses qui devient dorénavant son foyer habituel d’énergie personnelle » (« L’expérience religieuse », p. 230).

Souvent, la fantasmagorie personnelle se détache sur le fond d’un mythe collectif, plus ou moins complet sinon total, auquel on adhère à un degré ou l’autre, le mode d'adhésion influant en retour sur la tournure fantasmagorique commandant l’insertion dans la réalité. Une adhésion dogmatique à une religion commande une insertion mystique ; l’adhésion à une poétique une insertion enchantée. La réalité – si tant est qu’il est une réalité en soi – n’entame pas la fantasmagorie qui instruit et meuble le récit de chacun. On ne persiste dans sa fantasmagorie – religieuse, artistique, philosophique... sexuelle – que parce qu’elle est encore plus intéressante et passionnante que ladite réalité. Un univers sans dieux reste plus accablant qu’un univers gouverné ou hanté par eux ; un univers dénué de beauté plus aride qu’un univers qui en est verni ; un univers sans illusion plus désolant qu’un univers qui en recouvre ; un désir dépouillé de toute romance plus stérile qu’un désir qui en est enrobé.

Le rêve – au sens de fantasmagorie – auréole bel et bien la réalité, chez les physiciens autant que chez les poètes. L’individu qui ne vit plus sur ce mode fantasmagorique se condamne à sur-vivre ou à sous-vivre. C’est souvent le cas dans la vieillesse.

Photo : Fantasmagorie, Odile Redon (1870)