CHRONIQUE DE PHILISTIE : DE L’EXIT A L’EXIL

23 Apr 2026 CHRONIQUE DE PHILISTIE : DE L’EXIT A L’EXIL
Posted by Author Ami Bouganim

La naturalisation israélienne des Juifs s'accompagne de leur philistinisation. Dans toutes les couches, de tous les horizons. Je ne saurais dire en quoi elle consiste. Les signes sont encore vagues. Une certaine brusquerie tournant à la vulgarité ; un certain pragmatisme confinant à la brutalité ; une certaine platitude résistant à la finesse d’esprit. On est si pressé d'aller à l'essentiel qu'on passe à côté de lui. Les symptômes d'une atrophie générale ne manquent pas. Des sens, du goût, de l'intelligence. J'ai beau me ranger de leur côté, leur concéder des circonstances atténuantes, me couvrir de circonstances accablantes, je n'arrive pas à leur trouver de grandes vertus. Les intégristes continuent de survivre dans leurs ghettos ; les universitaires de hanter leurs laboratoires et leurs bibliothèques ; les parvenus de se pavaner dans les quartiers résidentiels de Tel Aviv. C’est venu de partout et ça continue de venir de partout, ça ne résiste pas longtemps à l'esprit de veulerie qui planerait sur les lieux. Ni les gens de l’Est ni ceux de l’Ouest. Sans parler des Français qui débarquent chargés de ressentiment contre les autorités gauloises qui ont permis à de vulgaires émigrés maghrébins d’attenter à leur statut de pupilles comblées de la République.

Quand les Israéliens sont élégants, ils manquent de subtilité ; quand ils sont subtils, ils manquent d'élégance. Ils sont dépareillés, irrémédiablement dissonants, et le bricolage socioculturel qui les caractérise tant les desservirait au plus haut point. Ils ont beau surveillé leur mise, leur parole, leur maintien, ils détonent par un détail ou l'autre. Ils manquent de charme et leur disgrâce n'est nulle part plus rebutante et désespérante que parmi les cinquante mille personnes que compte une aristocratie de parvenus. Les banquiers, les généraux, les industriels, les personnalités politiques. La pléthore des conseillers tous terrains, se posant en conseillers stratégiques, spécialisés en relations publiques. Le plus imbuvable seraient encore leur bonne conscience, leur vantardise et cet orgueil mal placé qui se cherche en permanence des raisons de se plaindre et de se congratuler. On se pose en puissance dans tous les domaines alors qu'on n'est ni meilleur ni pire qu'ailleurs. Un film n’est-il pas cité dans un festival qu'on décide aussitôt qu'on est une puissance cinématographique ; une artiste n'est-elle pas exposée au Louvre qu'on décide qu'on est une puissance artistique ; un poète n'a-t-il pas réussi à vendre de son vivant ses archives à une prestigieuse université américaine qu'on décide qu'on est une puissance poétique ; un cuisinier ne reçoit-il pas une étoile dans je ne sais quel guide qu’on décide qu’on est une puissance culinaire ; une mannequin ne trône-t-elle pas sur la couverture d’un magazine qu’on décide qu’on est une puissance de la beauté. Ca se rencontre peut-être un peu partout, mais pas dans des doses aussi disproportionnées. Peut-être parce que ce serait un royaume de chauves où les plus dégarnis se remarquent par une variété de teigne particulièrement pernicieuse.

Les deuxième et troisième générations – les produits du légendaire creuset israélien – ne sont pas étonner. Elles ne se doutent pas qu'elles ne rendent plus que les échos d'un passé immémorial. Elles se sont peut-être métamorphosées, elles ne savent pas en quoi. Les cerveaux les plus imbus de leur matière grise, humiliés par l’incurie de leur classe politique davantage que contrariés par une guerre larvée incongrue, seraient tentés de se disperser de nouveau aux quatre coins de la déchéance et de l'espoir. A Paris ; New York ; Berlin ; Londres. Ce ne sont souvent que de pauvres sur-exilés qui cherchent une impossible paix intérieure loin des querelles domestiques. Ils seraient d'ailleurs – ils ne souviennent plus d'où ; ils resteraient d'ailleurs – vers nulle part. Sans l'hostilité arabe, les Juifs n'auraient jamais formé une nation au sens politique du terme ; sans l'hostilité juive, les Palestiniens non plus. Les Arabes ont contribué, non moins que la Shoah, à cristalliser ces dispersés, qui n'avaient pas grand-chose en commun depuis un siècle au moins, en nation forcée. Or, à partir des premières années 2000, la population israélienne se démembre plus qu'elle ne se cristallise et cela empire d’année en année. Malgré les appels à l’entente et à l’unité ; les activités de solidarité dans une société civile plus sourde que généreuse… la légendaire détestation commune d’un ennemi qu’on s’empresse de clouer au pilori du terrorisme pour ne pas s’encombrer de ses revendications. Les signes de cette déliquescence ne manquent pas. Les tensions, les malentendus, les cloisonnements. D’un côté, les intégristes hostiles à l’Etat ; de l’autre, les libertaires non moins hostiles. Entre eux une gamme de communautés d’origine, de sectes religieuses, de couches sociales, de strates culturelles. On ne se cherche pas, ne dialogue pas, ne se découvre pas. J'en prends pour preuve les titres des journaux intégristes, arabes, nationaux, locaux. Ce n'est ni le même Dieu ni le même culte, ni le même éthos ni le même agenda. Si l'on parle la même langue – ce qui n'est pas sûr ! – on ne parle pas le même langage. Les dignitaires de la bande côtière, d'Ashkélon au sud à Haïfa au nord – le site des Philistins historiques – tournent le dos à Jérusalem pour consommer les entrailles de leurs veaux d’or. Ils n'ont plus en commun, pour reprendre Musil, que « la bêtise, l'argent ou, tout au plus, un vague relent de religion » (R. Musil, « L'homme sans qualités », Le Seuil, 1995 (1956), vol. I, p.220). Ils vivent pleinement le jour et reportent tout au lendemain. Ils se sont donné comme une version de l'existentialisme – que Lévi-Strauss assimile à une « métaphysique pour midinettes », fustigeant l'irresponsable légèreté de son exaltation de l'individu (C. Lévi-Strauss, « Tristes tropiques », Plon, 1955, p.61) – relevée d'une pressante volonté de jouissance font la maxime serait « faire la vie ». Les Israéliens ne se doutent pas même des insidieux processus de philistinisation qui risquent de culminer dans le ramollissement de leur esprit sous la pression du soleil, de la vanité et de ce pragmatisme dénué de distinction qui se rencontre dans les sphères politiques, économiques, administratives et technologiques investies par les vétérans de son armée. Je ne m'explique pas autrement cette perte du sens de la sobriété, cette propension maladive à l'ostentation et cette prédilection pour un plaisir à bon marché qui caractérisent tant la ploutocratie et la classe politique.

Les parias, dont parlait Hannah Arendt, sont devenus des parvenus, d'autant plus forcenés qu'ils laissent leurs compatriotes sur le bas-côté – les disparités sociales ne cessent de se creuser – que ce soit dans de merveilleux quartiers divins ou dans de sordides bourgades croûteuses. Le pire serait encore devant nous puisque les parvenus seraient en train de devenir des philistins, restituant de la sorte la contrée à ses premiers habitants. Seul le sacro-saint Exit, consistant à vendre au bon moment sa start up, serait salutaire. Or le pays ne serait plus qu'une vaste Start Up. Je crains que le culte de l'Exit ne se solde par l’accélération d’un nouvel Exil. Je ne sais pas, pour tout dire, si je dois m’en désoler ou m’en réjouir. Mon israélisme se révèle, je le reconnais non sans un soupçon de philistinisme, un cuisant déboirisme…