CHRONIQUE DE PHILISTIE : UNE VIGIE MYSTIQUE

16 Mar 2026 CHRONIQUE DE PHILISTIE : UNE VIGIE MYSTIQUE
Posted by Author Ami Bouganim

Depuis des années, Safed – de l’hébreu Tsfat pour panorama – est un observatoire de l’on ne sait plus quoi. La petite ville galiléenne se cherche ; elle ne se trouve pas. Elle serait trop hantée pour se prêter à son aménagement touristique. Perchée à 850 m d’altitude, entre le mont Méron et le mont Canaan, elle passe pour respirer l’air le plus sain au monde et inspirer le délire le plus sacré au monde. Il miroiterait des promesses d’immortalité et inspirerait les meilleurs kabbalistes et artistes au monde : « Les âmes de ceux qu’on y enterre, déclare Abraham Azoulay, un maître du XVIIe siècle, s’envolent vite pour... l’Éden. » On nous dit qu’elle abrite « l’une des citadelles croisées les plus grandes au monde ». Construite vers 1140 par Foulques d’Anjou sur la route reliant Saint-Jean d’Acre à Damas, peut-être sur l’emplacement de l’enceinte mentionnée par Flavius Josèphe qui avait commandé la révolte des Galiléens contre les Romains avant de passer à leurs rangs et de s’illustrer comme le premier historien des Juifs. On nous dit encore que la ville est en voie de se donner la notoriété d’une petite cité universitaire avec un college dans l’on ne sait quoi et une école de médecine pour l’on ne sait quelles plaies.

La Philistie présente l’attachante et rebutante manie de s’illustrer sur terre pour mieux répondre aux attentes du ciel et de sa satanée élection qui recouvre, autant le reconnaître, une terrible hubris – la plus scandaleuse et pathétique au monde. Elle est peuplée de parvenus invétérés si intimement convaincus de leur génie qu’il n’est pas un domaine où ils ne se sentent les meilleurs au monde ou ne se promettent de le devenir. Nous sommes reçus par le directeur de je ne sais quel service municipal chargé du tourisme pour un tour guidé dans la vieille ville. Il se présente d’emblée, sans qu’on ne lui ait rien demandé, comme l’un des plus grands experts au monde pour l’enterrement en étage. La Philistie est confrontée à un grave problème de sépulture, les tombeaux sont concédés à perpétuité et les cimetières ne cessent de s’étendre. Bientôt, ce sera tout le pays qui sera engorgé. On doit résoudre au plus vite ce problème de sépulture, nonobstant des remaniements dans la loi rabbinique. Nulle part ailleurs dans le monde, la mort ne serait aussi préoccupante. On ne sait pas mourir ; on ne sait où enterrer. En revanche, on sait exactement comment prendre le deuil. Mon compagnon écoute patiemment les considérations de l’expert en matières mortuaires. Il ne changera de conversation que lorsqu’il découvrira qu’il n’est pas aussi compétent qu’il le prétend. Il traiterait de ces choses-là en vulgaire arpenteur. Il n’a pas plus réfléchi sur la mort que sur la vie, encore moins sur les relations entre elles.

Mon compagnon ne trouve rien de mieux pour changer de conversation que de s’intéresser au nom de notre guide. Depuis qu’il a débarqué, pour une villégiature consulaire de deux à trois ans, il ne cesse de s’enquérir des noms de ses interlocuteurs et de pister leurs péripéties. Un nom philistin, taillé dans l’hébreu moderne, dénué de sédiments généalogiques, le déçoit. Il pose des questions innocentes, curieux du sens du nom qui, pour être nouveau, ne dit rien. Dix minutes plus tard, le malheureux arpenteur s’est délesté de son armure philistine et a renoué avec ses origines marocaines. Bientôt, il s’excuse presque de s’être laissé tenter par les circonstances qui, dans les années 70, réclamaient de chaque sous-lieutenant de changer de nom pour devenir lieutenant. Il reconnaît :

« C’est la première fois que je m’ouvre de ces choses-là. »

Il n’avait pas trop le choix. Mon compagnon passe, comme tous les représentants consulaires, pour avoir dans les poches toutes sortes de médailles et de cordons qui ne demandent qu’à être distribuées. Décoré lui-même du nœud de papillon de service, le Consul met ses interlocuteurs à la question en arabe qu’il maîtrise davantage que l’hébreu. L’arpenteur ne sort pas indemne de la courte entrevue. Il recouvre son nom d’origine, peut-être aussi une plus grande considération pour ses tombeaux qui constituent, avec leur carré bleu des kabbalistes, le meilleur atout de la ville la plus mystique au monde. Le Consul présente l’insigne mérite de trouver des circonstances atténuantes aux carences accablantes et rengorgements impénitents de cette contrée qui se prend pour la plus miraculeuse au monde. Il chuchote indulgent :

« C’est un brave entrepreneur. »

Plus tard, au cours de nos conversations, il me dévoilera que la dernière fois qu’il avait parlé à son père, celui-ci lui avait demandé où il se trouvait. Il avait répondu :

« Je te l’ai déjà dit, je suis au Ghana.

  • Au Ghana ?
  • Au Ghana.
  • C’est où le Ghana ? `
  • C’est en Afrique.
  • Qu’est-ce que tu fais au Ghana ?
  • Je travaille.
  • Tu travailles au Ghana. »

Le Consul avait décelé de la commisération dans la voix du vieillard, il s’était cru obligé de préciser :

« Je serai bientôt muté en Israël. »`

Son vieux père était sorti de sa prostration, le temps d’une illumination, peut-être d’une exaltation :

« Tu vas en Israël ? Alors tu vas en Israël ! »

Le fils réalisait un rêve que le père s’était contenté de caresser. Le vieillard ne pouvait se résoudre à visiter la Terre sainte en pèlerin, encore moins en touriste. Il attendait de réaliser son immigration. Il ne pouvait imaginer que son fils se rendrait en Israël au service de la Belgique :

« Embrasse tous les Israéliens pour moi. »

Cette consigne liait le Consul plus sûrement que les instructions de son ministère. Il pouvait se permettre d’oublier, par-ci, par-là, les intérêts de la Belgique, d’autant que celle-ci ne montrait pas toujours le discernement géopolitique nécessaire pour promouvoir ses intérêts dans la région. En revanche, il ne pouvait ignorer le testament de son père, d’autant qu’il résonnait désormais comme son dernier vœu. Il en était à embrasser sans distinction tous les Philistins sans considération pour les nombreux palmarès qu’ils engrangeaient dans leurs boniments :

« Ce n’est pas n’importe qui, dis-je, ce doit être un commandant ou un colonel, placé à ce poste pour cumuler sa retraite et son incurie. »

Le Consul ne comprend pas ma critique contre la militarisation des esprits et des mœurs. Il ne peut se douter que le pays est pris en otage par une caste militaire qui s’est assuré un certain monopole sur une grande partie des postes clés dans l’économie et l’administration sans parler des instances politiques. J’atténue aussitôt ma critique :

« Celui-là au moins ne nuira qu’aux morts. »

Une remarque malheureuse. Le Consul est né et a grandi au vieux Caire, au pied des pyramides, c’est un nostalgique d’Osiris, le dieu des morts. Peut-être parce qu’il n’est rien comme la mort pour susciter des dieux et qu’il devine par conséquent Osiris derrière tous ceux qui sont morts et tous ceux qui naîtront encore pour mourir.

Le vieux Safed regorge de galeries et de synagogues. La synagogue Karo est toute bleue, spacieuse, rangée, accueillante. Joseph Karo (1488-1575) est connu comme l’auteur du « Shoulkan Aroukh », le code de lois dont l’autorité ne s’est pas démentie à ce jour et qui continue de régir, au détail près, le mode de vie et de mort dans les milieux orthodoxes. Les gestes sont calculés ; les rites précisés ; les cérémonies ordonnancées. Il n’est rien – presque rien – qui n’ait été laissé au hasard. On a Dieu constamment à l’esprit et sur les lèvres et c’est en permanence que la Loi rabbinique instruit, sinon corrige, le maintien de ses adeptes. La Loi selon Karo n’est pas tant de ségrégation que d’apparat ; elle est censée tailler au Juif la dignité requise pour se présenter devant Dieu. Une psychose est coulée dedans ; une névrose guette ceux qui s’en affranchissent. Les Juifs sont des patients modèles ; les plus malins s’improvisent thérapeutes.

Une partie de la synagogue est légèrement surélevée, percée de larges fenêtres donnant sur le Champ de la Pomme. Derrière les portes vitrées des armoires, incrustées dans le mur, la bibliothèque du kabbaliste. Ces livres l’ont servi ; ils l’ont inspiré. Son regard s’est posé sur leurs pages ; ses doigts les ont tournées. Désormais, ils sont pressés les uns contre les autres, rangés pour l’éternité. Plus personne ne les ouvrirait ; ne les lirait ; ne les commenterait. On respecte leur assortiment ; on ne le dérange plus. Les livres sont déglingués ; les couvertures racornies ; les reliures en lambeaux. Ce ne seraient plus que des reliques. Rien ne serait plus pathétique qu’une bibliothèque morte. Un gradin rembourré de matelas bleus court les murs, invitant les visiteurs à prendre place pour écouter le cours, tout de réglementations et de prohibitions, du gardien des lieux. Une demi-heure plus tard, je dois entraîner le Consul qui serait volontiers resté des heures à discuter de la Loi, de ses risques pathogènes et de ses vertus thérapeutiques. Prisonnier du bleu, dans les limbes de je ne sais quel ciel, recevant sa Loi de notre hôte :

« Les synagogues, dis-je, n’ont plus de rabbins, elles n’ont que des bedeaux. »

Il n’aime pas davantage cette remarque, il croit savoir qu’il est de grands rabbins. Je ne peux m’empêcher d’ironiser :

« Les meilleurs au monde. »

Il ne comprend pas, il ne réalise pas encore que son Israël s’est mué en Philistie. Je tente de me rattraper comme je peux :

« Peut-être les trente-six Justes inconnus dont l’un serait le Messie en attente du moment propice où se manifester et emporter l’adhésion du monde.  

  • On ne peut récuser, proteste-t-il, l’ascendant charismatique qu’exercent des personnalités rabbiniques sur leurs communautés. »

Je ne cède pas, je persiste dans mon diagnostic sur le tarissement de la veine rabbinique. Quand les rabbins se piquent de philosophie, ils sont abscons ; quand ils se piquent de science, ils sont illuminés. Quand ils n’ont ni culture philosophique ni culture scientifique, ils se révèlent ignares – les clercs les plus embrouillés au monde. Je consens à modérer mon constat :

« Je n’en ai pas rencontré. De grands et vaniteux lettrés, oui – les plus grands au monde. De sourds chercheurs, oui – les plus forcenés au monde. Des saints, sûrement, en particulier dans ce merveilleux taudis de Dieu que serait Méa Shéarim à Jérusalem. Sinon, les rabbins en titre, qui vivent de leur rabbinat, ne cessent de décevoir.

  • Les kabbalistes ?
  • Un kabbaliste est en quête permanente de clés pour percer les mystères du monde et procéder à sa réparation. Or, quiconque prétend les détenir court le risque de s’interner dans une vulgaire doctrine ésotérique. Depuis Kafka, les kabbalistes se révèlent, dans le meilleur des cas, thaumaturges, les plus prescients au monde. »

 

Le Consul ne cherche plus à comprendre, il reprendra la conversation au cours de notre prochaine séance. Ses travaux consulaires ne l’empêchent pas de poursuivre ses activités occultes. Il ne peut s’en détacher, il est possédé par sa manie thérapeutique. Il doit traiter des patients. J’ai préféré un sorcier passé par Devereux à un psychanalyste passé par Lacan, quoiqu’ils soient aussi exorcistes les uns que les autres. Il ne se doute pas encore que j’attends de lui un impossible exorcisme : me libérer de ma dé-condition israélo-philistine. Il court davantage le risque de succomber à l’hubris qui s’empare immanquablement des gens qui hantent cette contrée que de me guérir – et ce n’est pas la Belgique qui le rapatriera pour l’en soutirer et le charger auprès du Conseil européen des relations avec la contrée la plus hybride au monde…