DANS LE SILLAGE DE CANETTI : L’ANIMAL EN L’HOMME

15 Jul 2019 DANS LE SILLAGE DE CANETTI : L’ANIMAL EN L’HOMME
Posted by Author Ami Bouganim

L'homme est un animal qui surmonte son animalité et la recouvre, la cache et la montre. Canetti décèle des instincts quasi animaux derrière les attitudes humaines les plus nobles et piste la série des simulations et des métamorphoses que l’individu accomplit ou subit pour parvenir à la puissance et à la souveraineté qui sanctionneraient la prouesse et la dextérité animales davantage que l’on ne sait quels dons ou talents. Il ne recule devant rien pour le ramener à sa triste et scabreuse animalité : « Les excréments, à quoi aboutissent toutes choses, portent le poids de tous nos crimes. Ils sont la somme concise de tous les indices qui témoignent contre nous. Ils sont notre péché quotidien, continuel, notre péché jamais interrompu qui, dans sa puanteur, crie vers le ciel… » (E. Canetti, Masse et puissance, Gallimard, 1966, p. 23). Canetti ne prononce pas de vains prêches sur l'homme, il restitue l’humanité à son animalité. Il propose comme une psychologie animale de l'humain, ni plus ni moins convaincante qu'une autre, sinon qu'elle ignore ses troubles – sexuels, existentiels, religieux. Une anthropologie évolutionniste également, de l'état de nature à l'état de société en passant par l'état animal. Sans s'encombrer de motivations ou de contre-motivations morales. En poète de la pensée.

L’homme serait une créature aiguillonnée somme toute monstrueuse, vile par-ci, noble par-là. L'aiguillon qui le pousse, le retient, le propulse, le contient… le conditionne perce des habitus que laissent sur lui les pressions, les ordres… les semonces recouvrant autant de chantages, voire des menaces de mort. Dès la prime enfance, l’homme reçoit des instructions qui laissent des aiguillons dont la persistance, volontiers inconsciente, le meut  sa vie durant : « L'aspect d'un homme, ce à quoi les autres le reconnaissent, son port de tête, l'expression de sa bouche, son regard, changera plus facilement que la forme de l'ordre qui a laissé en lui son aiguillon, immuablement conservé » (E. Canetti, Masse et puissance, p.324). On ne s'en débarrasserait pas sans reconstituer les circonstances dans lesquelles les ordres ont été donnés et reçus pour tenter de ruiner la source du conditionnement qu’ils ont créés. Rien ne les éradiquerait autant que l’embrigadement dans une masse dont les pouvoirs de mobilisation et de galvanisation délaieraient-dissoudraient-transmuteraient l’embrigadement qui a donné naissance à l'aiguillon.

Pour Canetti, le sentiment que l’on a de soi est médiatisé par la masse à laquelle on adhère/appartient ou par laquelle nous sommes entraînés ou menacés. Qu'il se lance à l'assaut, batte en retraite ou assiste à une exécution, l'humain en l’homme se cristallise ou se débande dans la masse animale. Il ne resterait pas toujours dans la même masse (meute) mais passerait de l’une à l’autre au cours de la permutation constante des meutes à laquelle il participe en parallèle selon ses activités, ses engagements ou ses loisirs et/ou tout au long de sa vie, la meute de chasse virant à la meute de partage et celle-ci à la meute de communion et c’est ce passage d’une meute à l’autre qui rendrait possibles, par-ci, par-là, des revirements consistant à troquer un aiguillon contre un autre.

Canetti est si fasciné par les conditionnements de l’homme par les masses qu'il en voit partout. Il n'est pas une phrase dans son étude où elle ne paraît. Or la masse est l’une de ces notions génériques qui ne contribuent pas grand-chose à la compréhension des phénomènes. Ce n'est ni une notion anthropologique ni une notion politique ou sociologique. On ne sait du reste en quelle qualité Canetti parle. Ce n'est ni un anthropologue ni un psychologue, ni un biologiste ni un pédagogue, ni un philosophe ni un politologue – et il serait tout cela ensemble. Il mérite peut-être d’être considéré comme un anthropologue de l'actualité et des mœurs derrière lesquelles il décèle les plus policées des desseins dont il tente de reconstituer les ressorts. Il serait néanmoins dénué de ce sens mystique qui lui aurait mieux permis de saisir la dimension mystique qui caractérise tant les phénomènes des masses, surtout lorsque celles-ci sont prises de transes.