DANS LE SILLAGE DE WITTGENSTEIN : LE MENAGE DANS LA PHILOSOPHIE

12 Aug 2018 DANS LE SILLAGE DE WITTGENSTEIN : LE MENAGE DANS LA PHILOSOPHIE
Posted by Author Ami Bouganim

On décèle une troublante ambiguïté dans la relation de Wittgenstein à la philosophie. Il est visiblement désorienté par l'enchevêtrement du sens et du non-sens dans la pensée et le discours ; sidéré que l'on persiste à se laisser prendre dans les rets de thèses qui ne décrivent pas la réalité ni ne la délimitent ; médusé aussi qu'on ne puisse s'en dépêtrer : "Why is the soul moved by idle thoughts ? – After all they are iddle. Well, it is moved by them. (How can the wind move the tree when it's nothing but air? Well, it does move it; and don't forget it)"[1]. On a l'impression qu'il désespérait de se dérober au non-sens qui guette au tournant de la phrase : "Don't, for heaven's sake, be afraid of talking nonsense. But you must pay attention to your nonsense"[2].

Wittgenstein arrache la philosophie aux données – psychologiques – de la conscience pour l'attacher à l’étude des pratiques du langage. Dans une première période, le Tractatus logico-philosophique donne les limites externes du langage de la science qu’on ne violerait pas sans basculer dans la métaphysique qui ne recouvrerait que du non-sens. Dans une deuxième période, les Investigations philosophiques tracent les frontières internes ente les « jeux de langage » qui délimitent autant de champs de savoir et de comportement et qu’on ne violerait pas sans commettre des catagory mistakes. Dans les deux cas – les deux périodes – un énoncé est dénué de sens – recouvre un non-sens – quand on ne peut le déclarer vrai ou faux et absurde quand il est nécessairement faux. Dans les deux cas, Wittgenstein s’attache à dégager de l’étude du langage et de son usage une théorie de la signification ou encore un ou des critères de signification permettant de distinguer entre les thèses sensées et les thèses insensées. Dans le premier cas, le critère est logique, n’autorisant que des propositions positives et ce n’est pas par hasard que le Tractatus est devenu « something like a position of the Bible of Logical Positivisme »[3] pour lequel seules les propositions pouvant être vérifiées – ou réfutées – sont sensées. Dans le deuxième cas, le critère est selon les cas syntaxique, grammatical et/ou behavioriste et ce n’est pas par hasard qu’il ait longuement présidé à des considérations quasi anthropologiques sur les « formes de vie » inhérents aux locutions en usage dans la langue.

Excédé par ses déraillements métaphysiques et ses débordements scolastiques, Wittgenstein se posait en ravaleur de la philosophie. Il prend sur lui de faire le « ménage », dans le souci de dénouer l’esprit des nœuds dont la philosophie l’aura indûment chargé. C’est parce que ce qui se passe dans notre esprit est insaisissable et souvent impromptu que Wittgenstein II (de la deuxième période) en est réduit à proposer ses variations logico-philosophiques sur le penser, le comprendre, le signifier, etc. Les confusions se logent dans le déliement du langage, « quand le langage pour ainsi dire tourne à vide, non quand il travaille »[4]. Il se concentre sur les expressions linguistiques et plus particulièrement « les jeux de langage » dans lesquels elles s’inscrivent. Il ne se risque pas à dire ce qu’est le penser, il reconstitue la « form of life » où ce terme trouve son contexte et est utilisé. Pitcher dit justement : "… the workings of our language are shot through with irreducibly mental acts processes, or experiences; or that such workings are unintelligible without them. He tries that meaning and understanding are no matters of what goes on in people’s minds, but rather matters, ultimately, of how they behave, how they use words, and thus he seeks to strengthen and corroborate his central use thesis that what gives life and significance to words in their use – i.e. the way they figure in various language games, the modes of behavior in which they play a part.[5]

Wittgenstein ne cherche pas tant à résoudre les grandes questions philosophiques qu’à trancher les vaines controverses. Il recourt sournoisement à de vulgaires tautologies linguistiques ou pointe de nouveaux angles sous lesquels les considérer ou des issues permettant d’en sortir : " What is your méthod in philosophy ? To show the fly the way out the bottle[6]." Dans son souci de mettre de l’ordre dans le langage, Wittgenstein invoque volontiers son usage courant : on est sans cesse ballotté entre la rigueur logique / syntaxique / grammaticale et la pratique courante du langage. Il reconnaît : « Plus notre examen du langage réel se fait précis, et plus le conflit s’envenime entre ce langage et nos exigences (...). Nous nous sommes engagés sur la glace glissante où manque la friction, donc où les conditions sont idéales en un certain sens, mais où en revanche, à cause de cela, nous ne pouvons marcher. Or, nous voulons marcher ; nous avons alors besoin de friction. Retournons au sol raboteux[7]. » Pour modeste qu’elle soit, cette tâche ménagère ne s’en révèle pas moins pédagogique et diversive, comme dans des rappels du genre : "When something is well hidden it is hard to find.[8]" Un de ses commentateurs proteste le plus britanniquement du monde en ces termes : “For my own part, I am not at all affronted by the comparison of myself, when I am at grips with a philosophical problem, to a problem that is seemingly entrapped. If I have any grievance against Wittgenstein in this regard, it is that, in my case at least, he fails to achieve his aim; he does not reveal to me the avenue of escape.[9]" Wittgenstein reconnaissait : « Nos avons le même sentiment que si nous devions réparer de nos doigts une toile d’araignées déchirée[10]. »

Entre la première et la deuxième période nous assistons à un glissement de la logique à la syntaxe, celle-ci se révélant plus étendue, nuancée et compréhensive que celle-là. Il n’est plus tant question de préparer un nouveau gâteau philosophique – « une nouvelle philosophie » – que de dégager les cerises qui restent des gâteaux servis jusque-là. Wittgenstein est confronté au dilemme auquel serait acculé tout (re)producteur de philosophie qui répugnerait aux pastiches, commentaires et redites : “Raisins be the best part of the cake; but a bag of raisins is not better than a cake; and someone who is in a position to give us a bag full of raisins still can't bake a cake with them, let alone do something better. I am thinking of Krauss and his aphorisms, but of myself too and my philosophical remarks.[11]" Wittgenstein ne se laissait d’autre choix que de s’accommoder de sa stérilité poétique malgré une incontestable sensibilité poétique, au point de réaliser qu’il n’est meilleure philosophie, plus consensuelle, que celle du sens commun : "Philosophy only states what everyone admits.[12]"

Soucieuse de donner les limites requises pour distinguer entre une pensée recevable et une pensée irrecevable, la philosophie critique atteint chez Wittgenstein un nouveau sommet. Sa philosophie caresse une vocation résolument descriptive, chargée d'éclaircir les propositions, se gardant de s'embarquer dans des thèses explicatives. Il n’aura cessé de se chercher une méthode de penser, passant de la logique symbolique aux mathématiques, de celles-ci à la géométrie, de cette dernière à l'anthropologie, etc. Les velléités géométriques sont décelables dans son souci d'établir une géométrie du sens ou, pour être plus précis, une syntaxe des propositions traitant du sens : « La géométrie comme syntaxe des propositions qui traitent des objets dans l'espace. Ce qui est ordonné dans l'espace visuel se trouve a priori, c'est-à-dire selon sa nature logique, dans ce type d'ordre, et la géométrie ici est simplement la grammaire[13]. » Au terme de ses recherches et de ses analyses, cette philosophie analytique, volontiers linguistique, reconnaît que les réalités sont plus complexes que les modèles proposés ici et là  pour préciser les questions, leurs tenants et aboutissants, les procédures de changement, de prise de décision, de délibération, etc.

Dans la vocation ménagère que Wittgenstein II assigne à la philosophie, il commettrait l’erreur de ne s’attacher qu’aux expressions linguistiques des nodosités qui encombrent la pensée : « Les résultats de la philosophie consistent en la découverte d’une quelconque absurdité comme des bosses que l’entendement s’est faites en courant à l’assaut des frontières du langage. Ce sont les bosses qui nous permettent de reconnaître la valeur de cette découverte[14]. » Il semble par ailleurs présumer que le ménage auquel se livre la philosophie trouverait un jour sa conclusion. Or la pensée est condamnée à tomber dans des bourbiers scolastiques et à remonter avec des notions – qu’on pense donc à celui de résilience – qui forment de nouvelles nodosités. La philosophie ne s’acquitterait vraiment de son rôle de ménagère qu’en le doublant d’un rôle policier. Or personne ne se risquera à poser la philosophie en policière, ni de l’éthique ni de la politique, ni de la science ni de la poésie.

Pitcher décèle deux tendances dans la pratique philosophique : celle qui caresse une vocation thérapeutique (Platon, Wittgenstein), ressortant à l'art davantage qu'à la science, poursuivant "the joy of Redemption" ; celle qui caresse une vocation épistémologique (Aristote, Austin), ressortant à une science plutôt qu'à l'art, poursuivant "the joy discovery" ou "the disinterested joy of knowledge for its own sake.[15]"


[1] Wittgenstein, L., Culture and value, Oxford: Basil Blackwell, 1980, p. 35.

[2] Wittgenstein, L., Culture and Value, p. 56.

[3] Pitcher, G., The Philosophy of Wittgenstein, New York: Prentice-Hall Inc., Englewood Cliffs, 1964, p. 166.

[4] L. Wittgenstein, Investigations philosophiques, §132.

[5] Pitcher, G., The Philosophy of Wittgenstein, p. 275.

[6] Wittgenstein, L., Philosophical Investigations, § 309.

[7] L. Wittgenstein, Investigations philosophiques, § 107.

[8] Wittgenstein, L., Culture and Value, p. 29.

[9] Ayer, A. J., Ludwig Wittgenstein, Penguin Books, 1985, p. 80.

[10] L. Wittgenstein, Investigations philosophiques, § 106.

[11] Wittgenstein, L., Culture and Value, p. 66.

[12] Wittgenstein, L., Philosophical Investigations, § 599, p. 156.

[13] L. Wittgenstein, Remarques philosophiques, § 178.

[14] L. Wittgenstein, Investigations philosophiques, §119.

[15] Cf. Pitcher, G., The Philosophy of Wittgenstein, p. 325.