The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
HOMO RIDENS : UN BROUILLON DU RIRE

Depuis qu'Aristote, qui n'arrêtait pas de caractériser les hommes par les traits les distinguant des bêtes, a présenté l'homme comme l'artisan et le maître du rire en déclarant que « seul parmi les êtres animés, l’homme sait rire »[1], on n'a pas dit grand-chose sur le rire. On s'est contenté de souligner ce trait, somme toute marginal, et de le commenter, à l'instar d'Ernst Bloch, en renchérissant sur Aristote : « Seuls d’entre toutes les créatures, nous savons rire, nous gagnons dans le rire une étrange liberté, car il est le mode de penser le plus léger[2]. » On s'est amusé à lire Aristophane, Rabelais, Cervantès, Molière et Gogol. On a écrit toutes sortes de comédies, plus ou moins cocasses. On a publié quantité d’anthologies d'histoires drôles. On n'a pas consacré de traités au rire, à l'exception de minces études dont la plus magistrale reste celle de Bergson.
Pour ce philosophe qui s'est intéressé aux élans, contours et détours que prend la vie pour persister dans sa vitalité et ne point succomber aux scléroses qui la guettent, que ce soit celles de la matière ou de l'intelligence, le rire est d'abord et avant tout un éclat de la vie se secouant des contraintes que la société, la culture et la morale lui imposent. Le rire serait sa manière de se moquer de la caricature à laquelle l'acculent des schémas de pensée et de comportement dictés par les mécanismes et les automatismes de l'intelligence. La vie ne se laisse pas mécaniser sans prêter à rire : « Cette raideur est le comique, et le rire en est le châtiment [3]. » En fait, Bergson prête au rire un rôle répresseur autant que correcteur : d'un côté, il châtie les mauvaises mœurs, ridiculise les vices, sévit contre les déviances ; de l'autre, il brise le carcan des considérations qui brident la vie par le code sacro-saint du sérieux et de ses phrasés : « Le rire est un certain geste social, qui souligne et réprime une certaine distraction spéciale des hommes et des événements [4]. » On ne rit pas des animaux – à moins de les domestiquer et de les contraindre à des attitudes humaines – mais s’amuse avec eux. On rit aux dépens de l'homme, presque toujours, de ses vertus autant que de ses vices.
Bien sûr, on peut glaner un peu partout des considérations sur le rire, de Platon à Kafka. Pourtant, nulle part on n'a consacré de grande étude sur le rire et si dans « les laboratoires du rire » à travers le monde, on mène des recherches et publie régulièrement des conclusions, on doit reconnaître qu'on ne sait pas grand-chose sur le phénomène. On ne cesse de louer le trait d’esprit et de pérorer sur l'humour ; de tomber sous le charme du sourire et de succomber au rire. On ne se décide pas pour autant à mettre de l’ordre dans les phénomènes – comiques ? humoristiques ? – qui détendent l'esprit. On ne peut dire qu'on sait ce qu’est le rire ni quels ressorts le déclenchent. Peut-être se protège-t-il lui-même contre toute tentative de le percer, ne serait-ce que pour perdurer, continuer de nous dérider et nous préserver des débordements tragiques qui guettent la vie.
Les Goncourt, plus grincheux qu'amusants, ne voyaient autour d'eux que mesquinerie et médiocrité, y compris chez les plus prestigieux écrivains, de Flaubert à Hugo. Ils se considéraient comme des aristocrates de l'esprit, ils n'étaient peut-être que des fins de race. Il n'était pas question pour eux de laisser une descendance. Ils prédisaient la fin des lettres et la disparition de l'humanité : « Comment n'a-t-elle pas encore été prêchée, cette fin de l'humanité par l'abstention de la procréation et encore, pour les plus pressés, par la recherche de l'invention du plus doux suicide, par des écoles publiques de chimie, où serait enseignée une combinaison de gaz exhilarants faisant un éclat de rire du passage de l'être au non-être [5]? » Eux, au nom desquels paraissent chaque année les plus rentables et périssables des livres en France, se retourneraient dans leur Académie du Drouant s’ils venaient à découvrir que les magnats de la Silicon Valley s’ingénient à mettre au point une Intelligence qui remplacerait l’humain qui rit par l’humain qui calcule et que celui-ci menacerait d’être immortel.
Le chercheur qui s'aviserait de produire un nouveau traité du rire découvrirait vite qu'il ne dispose pas de matériau. Peut-être L’Enigme du rire de Felix Weltsch, peut-être De l’essence du rire d’Yves-Gérard Le Dantec. Sinon pendant trois millénaires, on s'est contenté de ressasser les mêmes intuitions et remarques. Ce danger n’en guette pas moins ce mince traité pour la simple raison que la recherche expérimentale n'a pas contribué grand-chose à la nature rieuse de l'homme et l'on risque de répéter à notre tour les mêmes banalités. Dans Le brave soldat Chvéïk, chronique débraillé des péripéties d'un pauvre croupion ballotté par l'absurde roulement et déroulement d'une guerre sans queue ni tête, le héros ne recouvre sa souveraineté, contre toutes les tentatives de le recruter, l’enrôler et l’embrigader qu’en se réfugiant à l'asile, véritable royaume de la liberté, où l'on peut se livrer en toute impunité à tous les manèges, reconnaissant que « les quelques jours que j'ai passés dans l'asile de fous sont les plus beaux de ma vie »[6]. Le plus intéressant reste le récit du traitement auquel il est soumis : « Tout d'abord on l'avait mis à nu et, après l'avoir enveloppé dans une espèce de peignoir de bain, on l'avait conduit, en le soutenant familièrement sous les bras, à la salle de bains, tandis qu'un des infirmiers lui racontait des histoires juives. » Cette remarque recouvre peut-être une pointe antisémite, mais la satire recouvre toujours une pointe d'impertinence assimilable au racisme, à l'antisémitisme, au machisme… La satire ne s'accommode pas du politically correct et rien ne lui serait plus fatal que la subtile terreur qu'il exerce et qui ne contribue qu'à engoncer l'esprit dans des clichés et dissuader tout exutoire dans le rire. Les blagues racistes devraient nous indigner ; pourtant, nous rions. Ce serait le démon qui rit en nous, précisément le démon raciste, tapi en chacun :
« Un Haïtien va s’inscrire à l’université de Montréal. On lui demande : « Dans quelle branche voulez-vous être ? – Je ne peux pas avoir un banc comme les autres ? » »
Les rabbins seraient du reste les premiers à passer à Hasek ses pointes antisémites :
« On raconte que deux mille ans plus tard, on ne comprenait toujours pas, malgré les riches et nombreux commentaires, pourquoi Caïn avait tué Abel jusqu'au jour où l'un protagonistes s’écria : « Parce qu’il n’arrêtait pas de raconter des blagues que tout le monde connaissait déjà. » »
C’est dire qu’on ne s'avise pas de produire un traité du rire, si court soit-il, sans attenter à ses vertus. Dans tous les cas, il recueillera davantage de critiques que d'éloges, d’autant qu’on ne rit pas pour les mêmes raisons en Chine qu'en Europe, voire en France qu'en Angleterre.
« Une vieille femme se présente à Berlitz pour apprendre le français. On s'enquiert de ses raisons :
– Vous êtes très vieille madame, qu'avez-vous besoin d'apprendre le français ?
– Je dois bientôt mourir et j'ai entendu dire qu'au paradis on parlait le français.
– Comment savez-vous que vous irez au paradis et non en enfer.
– En enfer, on parle polonais et le polonais est ma langue natale. »
En 2001-2002, un chercheur anglais réalisait un sondage pour désigner la meilleure blague de l'année. Deux millions de personnes à travers le monde se prononçaient via internet sur quarante mille blagues. Le résultat déçut le monde entier, à l'exception des Britanniques qui passent pour les maîtres du wit – souvent inaccessible à leurs voisins d'outre-manche. Grâce à ce sondage, on détenait la preuve la plus percutante – si tant est qu'on en eût besoin – que l'humour n'est pas universel. La blague primée racontait :
« Au New Jersey, deux chasseurs partent à la chasse. Soudain, l'un d'eux s'écroule raide mort. Les tentatives de son compagnon de le ranimer échouent. Il décide d’appeler les services de secours :
– Calmez-vous, s'entend-il dire, nous sommes là pour vous aider. Assurons-nous d'abord qu'il est bel et bien mort.
De l'autre côté du fil, un coup de feu retentit. Le chasseur reprend le combiné pour demander :
– Et maintenant ? »
L'échec de ce sondage acheva de me convaincre qu'on ne peut laisser les études sur le rire et le sourire, le comique et l’humour, la satire et la comédie, aux seuls chercheurs et que je peux me permettre de proposer un pauvre traité qui, pour incomplet qu’il soit, ne commettrait pas le sacrilège d’être… par trop sérieux. Peut-être ne s'est-on pas attaché au rire parce que le sujet, c'est le moins qu'on puisse dire, n'est pas sérieux. On ne peut se poser – sérieusement – en spécialiste du rire sans s’attirer... un sourire d'indulgence ; on ne peut accéder par le rire et grâce à lui aux prestigieux cénacles. Le rire ne préoccupe pas l'homme qui, s'il veut bien rire, n'a pas la tête à s'interroger sur la nature du drôle de rictus et sur son rôle. Il ne constitue pas un problème et les penseurs, généralement sérieux, n’en attendent rien. Le rire dilue volontiers les craintes, les tristesses et les tourments ; on ne va pas pousser la manie philosophique jusqu'à l'inscrire parmi les grandes questions métaphysiques. On risque d’attenter à… son essence. Ce serait dramatique au plus haut point et l'on ne saurait trouver punition assez sévère pour l'auteur d'un tel attentat. Plutôt ne pas parler du phénomène que prendre le risque d'en parler sérieusement. Le risque est décelable dans cette mise en garde d'un enseignant à ses étudiants en début d'année :
« Ici, vous n'avez le droit de parler sans lever la main que pour raconter une blague. Mais sachez que si la blague est mauvaise, l'étudiant est vidé du cours. »
Cela vaudrait également pour tout auteur qui s'aviserait de proposer un traité sur le rire…
Photo : Portrait du bouffon Gonella. Jean Fouquet, 1450.
[1] Aristote, De Partibus animalium, III, 10.
[2] E. Bloch, « La Forme de la question inconstructible », dans L’Esprit de l’Utopie, Gallimard, 1977, p.269.
[3] H. Bergson, Le Rire, PUF-Quadrige, 1997, p.16.
[4] H. Bergson, Le Rire, p.67.
[5] E. & J. Goncourt, Journal, Mémoires de la vie littéraire, 1866-1886, vol. II, Robert Laffont, Bouquin, 1989, p. 209.
[6] J. Hasek, Le brave soldat Chvéïk, Gallimard, 1932, p.71.

