JOURNAL DE LA PERPEXITE : BABILS D’UN MORT

23 Mar 2026 JOURNAL DE LA PERPEXITE : BABILS D’UN MORT
Posted by Author Ami Bouganim

Depuis que je suis mort je me sens mieux. Je ne me préoccupe plus du sort de la terre, encore moins de ses dérisoires frasques guerrières, religieuses, politiques. Les hommes peuvent se disputer autant que ça leur chante, au nom de Dieu ou du Diable, de la dignité ou de la liberté, je ne m’en émeus plus puisque je ne suis plus concerné par leurs ébats, leurs débats, leurs menaces… leur cirque. Ce n’est pas une annonce de décès ni une ruse, mais une prouesse existentialiste. Je n’ai plus de tripes, je les laisse à ceux qui n’ont que cela. J’ai déserté l’humanité, n’ai nullement l’intention de me laisser tenter de nouveau par ses chantages ou entraîner dans ses dérisoires et sanglantes clowneries. Je me suis répété tant de fois que j’étais mort, en guise d’insigne et morbide échappatoire, que je m’en suis intimement pénétré et que rien ne m’amènerait plus à céder aux sordides extorsions des pègres qui gouvernent le monde. On ne pourra plus m’humilier, me poursuivre, me harceler… me condamner. Je suis hors de portée d’atteinte.

Je suis mort le jour où j’ai décidé que je n’avais plus rien à attendre. Ni pour moi ni pour les miens ; ni pour mon âme ni pour mon esprit ; ni du ciel ni de la terre ; ni des livres ni des écrans ; ni des laboratoires ni des studios. Ni des babillards ni des barbouilleurs ; ni des prédicateurs ni des publicitaires ; ni des rebouteux ni des exorcistes ; ni des saints ni des pervers. Ni du Mississipi ni du Gange ; ni des Caraïbes ni des Baléares ; ni de Mars ni de la lune. Plutôt que d’être incinéré ou enterré, j’ai demandé plus prosaïquement à rallier les dieux. On peut railler mes prétentions autant qu’on le souhaite, rien ne m’atteint plus. Je vais enfin parler en toute liberté. Sans m’encombrer de ménager les uns et les autres ; sans me soucier de l’accueil des lecteurs. Ce que je dis dans ce journal de la perplexité est plus important que tout ce que j’ai pu dire de mon vivant. Il rature tout, il récuse tout, il contredit tout. Je ne suis plus lié par rien, ni par mes serments ni par mes balivernes, et ne crains plus rien, ni la police des mœurs ni la police littéraire pour ne point parler des microbes et des virus. Surtout, je ne parle plus qu’au nom des morts et des dieux. On se scandalisera peut-être de ce que je vais dire, mais j’ai l’éternité du silence de mon côté.

Je vous recommande de tenir à votre tour un journal de la perplexité, ça immunise contre les désillusions et les désenchantements. Ce serait la meilleure manière de sortir du cauchemar de la vie, de ses hauts et de ses bas, de ses déboires et de ses malheurs. C’est tellement plus intéressant que de se mettre à la lecture d’un Sénèque qui bascule immanquablement dans la consolation pour stoïciser ses lecteurs / auditeurs. Soutenant ceci, pratiquant cela. Sans grande cohérence, sans grande intégrité non plus. Chantant à la fois les merveilles du cosmos et celles du néant ; louant sans distinction les vices et les vertus de la sagesse ; célébrant la mort présentée tour à tour comme un dénouement et un recours. Un pot-pourri de vaines incitations destinées à garantir la vie contre les revers du destin qui menacent d'en faire un calvaire. Une théorie de consolations pour prévenir une mort toujours prématurée même lorsqu’on se rengorge, suprême indignité, d’une vie rassasiée.

La perplexité permettrait de se leurrer sur les délices de l’absence de son vivant, même si celle-ci reste brouillée, brumeuse et… macabre. Le seul conseil est encore de garder ses distances de quiconque se pose en maître ès perplexité, de mon engeance encore plus que des énergumènes de l’envergure d’un Sénèque ou d’un Horace. Relisez plutôt Montaigne qui rédigeait ses « Essais » au gré des jours et qui ne célébrait pas tant les Anciens qu’il les raillait pour conclure leurs considérations sur les sciences et les dieux en ces termes : « Je partirai d’ici-bas plus ignorant de toute autre chose que de mon ignorance » (II, 21c, 300).

Photo : Antoine Joseph Wiertz (1806-1865)