The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LA NOSTALGIE DE DIEU

De toutes les berceuses, de tous les chants, de toutes les récitations, les prières présentent la sonorité la plus suave. Leurs souvenirs, même en l’absence de Dieu, recouvrent l’une des nostalgies les plus émouvantes et désintéressées. Leurs mélodies ressuscitent les paroles. Le Cantique des Cantiques, que de vieux mendiants, la bouche édentée, la barbe hirsute, les yeux vitreux, chantaient le vendredi soir dans les synagogues du mellah avec une vibrante ardeur poético-religieuse, continue de résonner dans mon être. Je suis mieux disposé à l’égard de la Shoulamit que d’Hélène. Les cheveux noirs, dévalant sur des épaules couleur de dune, hâlée par le soleil au point de sembler noirâtre, un cou taillé comme une tour, des yeux de colombe, vive comme une gazelle, douce comme une biche, espiègle sinon insolente. Le Cantique des Cantiques trame, aujourd’hui encore, l’accueil, silencieux, que je réserve à une belle femme au croisement des rues et des jours.
On n’est d’accord sur rien, ni sur l’auteur ni sur la composition, ni sur le sens ni sur le genre. On ne s’accorde qu’à vibrer sensuellement à la lecture du texte et à souligner l’audace des compilateurs de la Bible pour avoir inclus un texte aussi sensuel dans le canon biblique. C’est un manifeste de la sensualité pastorale dans le dos d’un Roi et entre les vaticinations des Prophètes. Ce n’est ni le quiétisme asiatique ni l’austérité sémitique, c’est le dévoiement bédouin hébraïsé qui ne décèle ni l’intention de l’auteur ni la nature de son inspiration. On ne l’imagine pas tant mystique que guerrier et rocailleux. Renan : « Les poèmes érotico-mystiques, enfin, supposent autour d’eux un grand développement d’écoles philosophiques et théologiques. Or aucun peuple n’a été plus sobre que le peuple hébreu de symbolisme, d’allégories, de spéculations sur la divinité. » Les kabbalistes se sont rattrapés et le plus intéressant et somme toute éloquent est que leur production se présente comme de prodigieuses variations sur cette mince partition de la sensualité hébraïque.
De même, les psaumes, les hymnes et jusqu’aux prières d’action de grâce se glissent dans mes recueillements, modulent mes sentiments, déterminent mes gestes. Que S., originaire de Tétouan, entonne une romance judéo-espagnole, clame un passage des prophètes, entonne un poème de pénitence, fredonne un air solennel et mon ressentiment contre Dieu se mue en tendresse pour lui, mon incrédulité en commisération. Dans « Nathan le Sage », Lessing, somme toute partisan de la religion de la nourrice, met dans la bouche du Templier cette remarque : « La superstition dans laquelle nous avons été élevés ne perd pas de son pouvoir sur nous, même alors que nous le reconnaissons. – Tous ceux qui se moquent de leurs chaînes ne sont pas libres. »
Photo : Chagall, David et Batsheva, 1956

