The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LA PROTECTION DES ARAIGNEES

Soixante ans plus tard, il rédigeait une lettre au mémorial de Jérusalem où il sollicitait le titre de Juste des Nations pour ses sauveteurs. Il plancha sur la demande pendant de longues journées. Deux à trois mois plus tard, il n’avait presque rien écrit. En tout et pour tout une page et demie, sèche, concise, tellement banale qu’elle heurta Yad Vashem qui réclama un complément d’informations. Il se remit à son bureau, prospecta ses souvenirs, chercha ses mots. Il ne réussissait à trouver ni les uns ni les autres. Pourtant, il avait passé deux ans dans cette cave. Il n’était pas seul, il était avec ses parents et ses frères. On ne lui demandait pas de montrer du talent littéraire, mais de donner des détails. Sur dix à vingt pages. Sans plus. Que lui avait-il pris de se réveiller au bout de soixante ans ? Quelle importance avait ce titre, quelle reconnaissance revêtait-il ? Ses sauveteurs n’étaient probablement plus en vie, leurs héritiers ne comprendraient pas. Pourquoi se sentait-il obligé de s’acquitter de ce geste, d’autant qu’il était atteint d’un cancer et qu’il n’avait pas longtemps à vivre. Plutôt cela que cette démence qui guette les déportés. Il aurait volontiers renoncé à cette démarche.
Les scènes se bousculaient dans sa tête. Un jour les SS ont débarqué et obligé les habitants à déblayer la neige pour permettre le passage de leur colonne. Un soldat hurlait :
« Schnell ! Schnell ! »
Il avait treize ans, le ventre creusé par la faim. Il manie sa pelle de plus en plus vite. L’Allemand sort son pistolet, le pointe dans sa direction et au moment où il s’apprête à tirer, un appel retentit de l’autre côté de la rue :
« Hans ! viens voir un moment. »
Le soldat se détourne.
Un autre souvenir. Les Allemands rassemblent les Juifs sur la place du marché d’où ils les conduisent en colonne dans les champs qui bordent le village. C’était le printemps, le soleil brillait. De longues rafales de mitrailleuses, d’interminables crépitements. Le soir, il se gava des rations des morts. C’était la première fois au bout de trois mois qu’il mangeait à sa faim. Il passerait sa vie à contenir un vomissement. Soixante ans de nausée. Les entrailles remuées par un irrémédiable remords.
Un autre souvenir. Son père avait récupéré de vieilles briques pour construire un mur dans la cave où ils devaient se cacher. Les voisins avaient entassé du bois pour abuser les Allemands. Ils passèrent trois jours et trois nuits dans cette cache. Une quarantaine de personnes, pressées les unes contre les autres, muettes. On entendait les Allemands, la lumière de leurs lampes filtrait à travers les interstices entre les briques. Munis de pioches et de maillets, ils abattaient les murs tout autour. Ils s’arrêtèrent au leur. Désormais, ils étaient sûrs qu’ils survivraient.
Un autre souvenir. Son frère avait demandé à la marchande de lait si elle connaissait quelqu’un qui consentirait à les cacher en échange d’une compensation financière. C’était une paysanne, elle aurait pu les trahir. S’entendre avec les autres pour les dépouiller. Personne ne la connaissait, rien ne l’empêcherait de les dénoncer. Trois jours plus tard, elle revient avec son mari qui charge leurs baluchons sur ses épaules. Son père érigea de nouveau un mur dans la nouvelle cave. A l’extérieur des poutres soutenaient des étagères sur lesquelles on rangea de vieux livres entre lesquels on dispersa des araignées pour tisser des toiles. Les paysans ne les trahirent pas, même après que les Allemands eurent annoncé que les délateurs pourraient s’approprier les biens des Juifs qu’ils livreraient.
Encore un souvenir de leur longue captivité. Un jour, la Gestapo débarque à quatre heures du matin. Ils réveillent, bousculent et rassemblent tout le monde. Derrière leur bibliothèque, ils s’étaient bâillonnés à l’aide de mouchoirs pour éviter d’éternuer. Deux heures plus tard, la Gestapo est partie. Quand il passa sa main sur la tête, il découvrit qu’il avait perdu tous ses cheveux en moins de deux heures.
Soixante ans de cauchemars, de cris dans la nuit, deux à trois fois par semaine, à se réveiller en sueurs, se passer la main sur la tête. Les cheveux avaient peut-être repoussé, les nerfs ne s’étaient jamais remis. Le jour, il menait une vie normale ; la nuit, il retrouvait sa cave.
Malgré cela, il ne trouvait rien à écrire. Peut-être parce qu’on ne transcrit pas les cauchemars…
*
Pendant longtemps, on a reproché aux survivants de ne pas avoir parlé. Ils n'avaient pas envie de le faire. Par décence ; par pudeur ; par discrétion. On ne parle pas de ses malheurs pour ne pas peser sur son auditeur. On se tait aussi pour ne point indisposer autrui et on ne l'indispose jamais autant qu'en le chargeant de ses misères. Les survivants se sont tus par correction et nous leur avons reproché leur discrétion. Benjamin souligne à propos du silence des soldats de la Première Guerre mondiale : « N’avait-on pas constaté, au moment de l’armistice, que les gens revenaient muets du champ de bataille – non pas plus riches, mais plus pauvres en expérience communicable ? [...] Jamais expériences acquises n’ont été aussi radicalement démenties que l’expérience stratégique par la guerre de position, l’expérience économique par l’inflation, l’expérience corporelle par la bataille de matériel, l’expérience morale par les manœuvres des dirigeants » (W. Benjamin, « Le conteur », dans « Œuvres III », Gallimard, 2000, p.115-16). La Shoah a irrémédiablement ruiné le dogme de la perfectibilité de l'homme : Auschwitz est désormais le site de la résurgence toujours possible de la barbarie derrière la culture et la civilisation. De l'indicible aussi. On comprend mieux le verdict d’Adorno : « L’idée d’une culture ressuscitée après Auschwitz est un leurre et une absurdité [...]. Les artistes authentiques du présent sont ceux dont les œuvres font écho à l’horreur extrême » (T. Adorno, « Les fameuses années vingt », dans « Modèles critiques », Payot, 1984, p.54).

