The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.
JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LE DERNIER POETE

Il s'était d'abord taillé le portrait du poète tourmenté ; puis il décida de l'incarner. Contre vents et marées. Pourtant il n'avait ni l'inspiration nécessaire ni le rythme requis et son intuition s’encombrait de digressions. Sitôt qu'on lui parlait de son œuvre, il se départait de son personnage immobilier pour camper le poète mécompris et méconnu. Ses atermoiements et ses déchirements étaient tels qu'on se prenait de pitié pour lui. Ses écrits ne convainquaient peut-être pas, en revanche – son personnage ! Un Raskolnikov passablement talmudisé ; un Karamazov, je ne sais lequel des quatre, délavé. Il était de ces hommes grands et maigres aux traits effilés, dont on ne sait s'ils sont saints ou névrosés. Il persistait, pour tout dire, à porter des chemises à carreaux ou à rayures dont il ne retroussait pas les manches longues. C’était l’époque où j'avais l'impression que les auteurs devaient pousser leur personnage à la caricature pour mieux se convaincre qu'ils sont ce qu'ils prétendent être et ne sont pas ce qu'ils sont.
Son père lui avait laissé un tel héritage qu'il pouvait tout se permettre, y compris d'acheter des parts dans la maison d'édition qui publiait ses œuvres, de graisser la verve de ses traducteurs, de séduire les compositeurs pour mettre ses poèmes en musique. Il ne lésinait pas sur ses donations aux universités pour s'assurer de prestigieux titres honoris causa. Il commanditait des recensions de ses ouvrages en échange de copieux déjeuners et assurait recevoir des lettres dithyrambiques des meilleurs critiques au monde qui louaient ses dons et ses vertus. Partout, il quêtait sa reconnaissance ; partout, on lorgnait sa poche. Le malheureux était trop riche pour avoir du talent, trop tourmenté, malgré sa prodigieuse progéniture, pour délasser l'esprit. En d'autres lieux, par d'autres circonstances, on lui aurait conseillé d'aller voir un exorciste. Malheureusement, dans cette contrée tous seraient possédés. Par le fantôme de Dieu sinon par le Dieu ardent, le Dieu incarné ou le Dieu psalmodié. Ses livres étaient tellement lourds, la couverture si rigide, ses poèmes si débraillés, qu'ils tombaient des mains des lecteurs qui s’aventuraient, à leurs risques et périls, entre leurs pages, échouaient avec ses vers et butaient contre leurs rimes. Il aurait volontiers versé dix fois le montant du prix Nobel à l'Académie suédoise si elle l’assurait à l’avance qu’elle le lui décernerait. Ce serait la reconnaissance ; ce serait la gloire. Il incarnerait le triomphe de la poésie contre l’intelligence. En définitive, il n’eût d’autre choix que de revoir ses ambitions à… la hausse. Il ne serait peut-être pas le premier poète au monde, il en serait le dernier. Après lui, l’IA poétique débiterait ses tubes qui achèveraient les muses et liquideraient l’Homo Poeticus.
Ses rides se chargeaient des prières que ses poèmes n’avaient pas exaucées. Il s’était découvert sur le tard un engouement pour Montaigne. C’était court, débraillé, incolore. Il collectionnait en particulier ses variations sur la vieillesse : « Elle nous met plus de rides à l’esprit que sur le visage ; et l’on ne voit pas d’âmes – ou fort rares – qui en vieillissant ne sentent l’aigre et le moisi. C’est l’homme tout entier qui se développe et puis se rabougrit » (III, 2, 34). Cela ne l’empêcha pas de programmer précieusement sa sortie du monde de manière à ce l’on sache ce qu’on perdait en le perdant. Un documentaire, des séances de lecture de ses poèmes, un colloque consacré à son œuvre, un récital avec la participation des meilleures voix, moult interviews dans les médias. Quand il mourut enfin, ses obsèques n’intéressèrent que les milliers de lecteurs virtuels qui ne se déplaçaient plus que sur les réseaux sociaux. Les plus jeunes, qui n’avaient pas entendu parler de lui, ne comprenaient pas que l’on consacrât autant de publicité aux obsèques d’un porte-plume.
Photo : Pablo Picasso - L' Ascète, 1903

