JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LES NECROPOLES DE L’ART

10 May 2026 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : LES NECROPOLES DE L’ART
Posted by Author Ami Bouganim

Les musées sont les magasins que l'histoire aménage dans des châteaux, des sanctuaires ou des écrins architecturaux pour ranger les reliques qu'elle ne peut brader ni détruire. Ils passent du vernis sur des vieilleries et convertissent la poussière en auréole, bradant l’aura artistique de ses pièces et de leurs auteurs aux touristes. Les musées ne flattent pas tant la veine esthétique des visiteurs que leur fibre mortuaire. Ils accomplissent l’un des cultes les plus prisés au monde. Munis d'un catalogue en guise de bréviaire et d’écouteurs en guise de guide, ils déambulent entre les salles, intéressés, recueillis… écrasés. Souvent ils ne comprennent presque rien et sortent avec plus de maux de tête que de connaissances. Je ne peux croire que je sois le seul à sortir d’un musée avec des migraines. Plus rebuté que séduit par ces prestigieux entassements d’objets d’art, au point d’avoir la sensation d’accomplir un pèlerinage hébété, sans tous ces charmes champêtres, ces épitaphes et ces rencontres qui donnent à la visite d’un cimetière plus ou moins entretenu l’allure d’un pré-pèlerinage de soi ou d’une randonnée pré-mortuaire ?

La création de musées serait le premier signe de vieillissement d’une civilisation qui commence à mettre sa mémoire dans des tombeaux : de prestigieux débarras où l’on conserve les réalisations et les rebuts de la culture. Sans eux, les croûtes, les bustes et autres ouvrages finiraient dans des remises plus ou moins reluquées sinon dans des dépotoirs. Sans parler de toute cette brocante qui encombre les musées nationaux et régionaux. Les meilleures pièces parcourent leur chemin de gloire, scandé par les enchères de plus en plus élevées des commissaires-priseurs, avant d’être remisées dans des musées. Le jour où l’on se résoudra à en installer dans des églises ou des synagogues, on commencera à se résigner aux obsèques de l’art – et à la liquidation de l’un des cultes les plus étranges, sinon étrangers, au monde. Les musées seraient à la modernité ce que les pyramides étaient à l’Antiquité égyptienne, des nécropoles où l’art range ses œuvres mortes avec ses divins artistes. Quelquefois, ils se présentent comme des temples philistins, destinés à blanchir l’ennui des grands parvenus en quête d'une postérité… artistique.

Les nouveaux musées seraient encore les pires. On passe d’une caverne à une mansarde, d’un hologramme à un écran, invités à participer à des jeux d’effets spéciaux qui rivalisent d’ingéniosité pour déshumaniser les visiteurs avant de les acheminer vers une sortie se présentant comme une libération. On ne se recueille même pas, traîne le pied et se perd immanquablement dans le dédale des pavillons. On devrait d'ailleurs interner les architectes dans leur musée pour le restant de leurs jours, ne serait-ce que parce qu'ils seraient encore les seuls à pouvoir guider leurs visiteurs. Les concessions muséologiques dureront le temps qu’on mette en place un musée des musées et il sera bien sûr virtuel.

Je me doute que je commets, avec ce post, le pire de mes sacrilèges…

Photo : Musée de Cluny porte intérieure