JOURNAL DE LA PERPLEXITE : UNE INSPECTION DE SOI

11 Mar 2026 JOURNAL DE LA PERPLEXITE : UNE INSPECTION DE SOI
Posted by Author Ami Bouganim

Les aléas d’une carrière plus buissonnière qu’assidue ont voulu que je m’improvise inspecteur de la légendaire Alliance Israélite Universelle qui, il y a une trentaine d’années, n’avait plus que trois ou quatre écoles mixtes judéo-musulmanes à Casablanca. J’ai donc eu l’occasion de retourner à l’école Narcisse Leven sur le généreux Boulevard Moulay Youssef et au Cours complémentaire dans la rue d’Indochine. Je suis entré de nouveau dans mes classes, je me suis assis à ma place. L'homme d'entretien passait toujours pour distribuer la craie et faire signer le registre des présences. L'institutrice du cours préparatoire est prise de court par ma venue. En revanche, les élèves ne donnent aucun signe de curiosité, ils ne connaissent pas encore cette partie dans le protocole de l’école. Ils sont encore innocents, ils n'ont pas encore été gâtés par elle. Une fillette se retourne même pour me tirer la langue. Ils clament en chœur leur leçon de calcul : « On commence par calculer les unités, puis on passe aux dizaines ! » « Avec retenue ! Sans retenue ! » Ils plongent sous leurs tables pour chercher leurs ardoises, elles sont cerclées de rouge, de bleu, de vert. On se lèche les doigts pour les effacer, mobilise volontiers ses manches. L'institutrice a l'art de dramatiser l’addition et la soustraction, ils ne connaissent pas encore la multiplication. Ils clament la rengaine de leur calcul mental : « Un dans la tête et un dans les doigts, un et un font deux. » Ils brandissent glorieusement l'ardoise au-dessus de la tête. « La retenue va chez la dizaine. » Ils tutoient encore la maîtresse. Une scène pour Prévert.

Dans une classe élémentaire, la photo du roi trône au-dessus d'un tableau ravagé. Une grande équerre, comme on n’en voit plus, trône sur un mur en guise de trophée. Dans les coins, des armoires branlantes paraissaient centenaires. Elles recelaient des cahiers, des craies, des chiffons. Des livres violets, roses, verts. Mes souvenirs bien sûr. Peut-être des images pour les bons élèves ; peut-être des bonnets d’âne pour les mauvais. Les mêmes maîtresses, les mêmes cours. Ecrivez « assiettée », levez, plus haut, au-dessus de la tête. Oui, oui, non, non, oui, non. Savoureuses méthodes actives de l'ardoise. Ecrivez maintenant : « u-ni-té. » Non, non et non. Je vous ai tous eus. Qu'ont-ils en commun tous ces mots ? Sa main tourne autour du poignet, son doigt se pose sur un candidat. Elle chuchote à peine, sans trace d'autorité. Elle joue, elle raille, elle morigène. Elle a la classe avec elle et passe, la chanceuse, du calcul à la lecture et de l’arabe à l’hébreu. Elle tente d'expliquer un fuseau à des enfants dont les mères ne tricoteraient plus. Ça se mange, demande-t-elle, ça marche ? Les doigts se tendent, ravivant ma nostalgie. Des doigts déterminés, des doigts incertains, des doigts discrets. De l'imploration dans leurs cris : « Maîtresse ! Maîtresse ! » Elle est contrainte de calmer leurs ardeurs scolaires : « Le derrière sur la chaise. » Un long reproche du regard renvoie les élèves au purgatoire, les soumet aux pires sévices, les en ramène à elle avec indulgence. Je crains qu'elle ne s'avise de m'interroger. Un ordre me renvoie quarante ans en arrière : « Sortez vos Bled ! » De nouveau, la maudite et incompréhensible règle qui veut que les exceptions confirment la règle et l’irrépressible besoin de demander pourquoi. Elle ignore la cloche, fait fermer la porte : « Vous allez maintenant écouter mes consignes. » Elle est visiblement rompue aux inspections puisqu'elle me présente les meilleurs cahiers. Dans une autre classe, une belle maîtresse, vêtue à la dernière mode fait une dictée, au stylo vert pour pouvoir corriger au rouge. D'une voix alanguie, elle dicte l’ennui à ses élèves. Elle ne sourit pas, ne s'émeut pas. Elle m’assure que les chants, dans la classe d'à côté, lui donnent des migraines. Un désir passe entre nous, elle perd le cours de sa leçon. Le charme pédagogique est brisé, l'encre a totalement disparu.

Au cours moyen, l'instituteur recourt à ses mots les plus recherchés pour me séduire et perdre ses élèves. Lui aussi entonne une vieille rengaine : « Deux verbes qui se suivent, le deuxième se met à l'infinitif. » Un élève débordé assiste, impuissant, au ballet des questions et réponses. Il ne sait pas, il ne saura jamais ; il se sent largué et abandonné ; nul n’accourt à son secours. Je suis tenté d’intervenir pour lui tendre une question ou, mieux, l’inviter à parler, chanter, danser. Il persiste à lever une main désespérée pour participer, être de sa classe, sortir de la marge ! Le maître poursuit son cours inexorable. Il sera cireur de chaussures ou promoteur de tout et de rien. Toutes ces leçons de morale, incluses dans leurs lectures, se briseraient contre la triste réalité des hommes qui les attend. Je ne me souviens plus de mon ennui ; peut-être ne se souviendraient-ils plus du leur. Au collège, l'enseignant d'hébreu est un vieux Monsieur, tout de noblesse et de tristesse. Il parle avec des points de suspension dans la voix, invitant les élèves à compléter ses phrases. Ils commentent le texte d'un poète que j'ai connu. Plutôt grincheux, terne, imbu de ses vers. Décidément, l'explication des textes rend aux auteurs plus d'honneurs qu'ils ne méritent.

Ces institutrices étaient les miennes, les instituteurs aussi. Ils n’avaient pas changé. L’inspecteur était simplement retourné à son école, avait renoué avec l’écolier pour lequel l'inspection des classes représentait la punition des punitions, la visite-surprise d’un contrôleur des âmes. On devrait les pendre pour venger ces maîtres et maîtresses qui déploient les meilleurs de leurs talents pour s'attirer une bonne note. Je ne sais à ce jour comment enseigner, comment apprendre. Le rabâchage, l’exercice, la mise en situation. Pourquoi serait-ce dans une ambiance détendue plutôt que tendue, par des méthodes actives que passives ? Nul ne saurait, les pédagogues modernes encore moins que les anciens. On ne peut entrer dans une classe sans chercher à changer l'école, ne serait-ce que pour en atténuer l'ennui ; on ne peut vieillir et ne pas se désoler de l’état actuel de l’école. Trente ans plus tard, avec toutes ces machine learning, Skinner triompherait de Dewey. On mise désormais sur l’intelligence artificielle sans réaliser qu’on est en train de passer d’une poétique de l’humain et de sa scolarisation à une technique du robot et de sa programmation. Une bénédiction ? une malédiction ? Une autre pâte humaine…